Noël et la rupture de l’unité personnage-persona

Quelques mots sur les corps-identités de jeunes filles (3)

Dans l’épisode de Noël des Nouvelles Aventures de Sabrina (Sabrina), un flash-back introductif présente le personnage éponyme une année avant le déroulement de la série. Plutôt que de légèrement rajeunir Kiernan Shipka, la production fait le choix radical de changer d’interprète, seulement pour cette séquence — relativement courte. Logiquement, une tension apparaît quant aux problématiques d’incarnation que posent la multiplicité de corps pour un même personnage (1). Ainsi, en quelques secondes, McKenna Grace campe une Sabrina mélancolique qui souhaite, plus que tout, une conversation avec sa mère décédée des années auparavant dans un crash d’avion. La jeune actrice texane traîne l’aura de son personnage de Theodora dans The Haunting of Hill House — l’autre série originale de l’Halloween 2018 de Netflix — les deux oeuvres étant étroitement liées par leur contexte de production mais également par des rapprochements concrets entre les personnages de Sabrina et de Theo. La disparition de leur mère, les trahisons maladroites du père et l’hybridité relative de leur identité établissent un parallélisme entre ces deux personnages joués par une même actrice. Mais c’est surtout d’un rapport physique à la magie dont il est question car comme énoncé dans le deuxième article de ce cycle, le personnage est celui qui ressent dans son corps la présence et le mouvement souterrain, littéralement palpable, de la magie du lieu (2). La jeune protagoniste de The Haunting of Hill House a également un rapport tactile à la magie : tout ce qu’elle touche de la main provoque en elle des visions et la connecte à la substance magique du monde. Imposer McKenna en Sabrina, c’est braver les règles normatives du personnage classique (3) tout en développant, sur une ligne cohérente, un discours sur son hybridité. Theodora et Sabrina confrontent leurs fantômes — ceux de leurs parents absents — à l’impureté de leur identité. C’est finalement l’expérience de l’équilibre entre le monde mystique et le monde réel qui rend aux personnages leur complexité. En quelques secondes et par une fabuleuse facilité de casting (de la production Netflix), l’épisode de Noël de Sabrina propose d’étoffer le personnage principal, seulement par l’apport de la persona de McKenna Grace.

Les fêtes de Noël au cinéma sont presque toujours l’occasion de braver les frontières du monde réel par l’irruption soudaine des puissances magiques. La fameuse magie de Noël peut être établie en motif pour la jeune fille. C’est ainsi que La Princesse de Chicago (film produit par Netflix pour les fêtes cette année) éclaire le prisme complexe de l’incarnation multiple à l’inverse d’Un amour impossible et de Sabrina : un unique corps actoral interprète deux personnages. La principale protagoniste fuit le triste New-York prosaïque vers le monde rêvé, figuré par l’équivalent d’une capitale autrichienne fantasmatique. La duchesse de Montenaro et Stacy Denovo — toutes deux interprétées par Vanessa Hudgens — rencontrent l’amour de manière antithétique lorsqu’elles vont échanger leur vie : physique et pulsionnelle pour la duchesse, par la découverte du corps de Kevin (Nick Sagar) ; romantique et fantasmée pour Stacy qui rencontre un prince charmant. Ainsi, chacune des jeunes filles profite de Noël pour trouver l’âme soeur, pendant de sa caractérisation. Qu’une même actrice joue plusieurs personnages affirme le besoin de complémentarité et d’équilibre : la personnalité des deux parties reste démunie sans son double. Vanessa Hudgens parvient à étendre sa persona d’une extrémité à l’autre de son spectre actoral. Le discours ne porte plus sur la nouvelle complexité d’un personnage par l’entrelacement de deux unités actorales mais bien sur la persona même de l’actrice. Longtemps étiquetée “actrice Disney à cause de son rôle dans la trilogie High School Musical, l’interprète de Gabriella a complètement redéfini le rapport qu’elle entretient à son propre corps dans Spring Breakers. À l’image d’une actrice comme Natalie Wood en son temps, ce corps est perçu en deux étapes de la transition du passage de la jeune fille à l’âge adulte. La tension entre les images de chasteté et de pureté puis celles de l’éclosion érotique, de la découverte de sa libido, lient l’actrice ukrainienne et Vanessa Hudgens dans cette propension à éternellement jouer de cette instabilité inhérente à leur registre. La Maria du West Side Story de Robert Wise semble en effet être passée d’un registre à l’autre durant la quasi-intégralité de sa carrière, l’apothéose de la dialectique entre les deux états de la jeune fille étant La Fièvre dans le sang d’Elia Kazan par l’évolution de Deanie, le personnage de Natalie Wood — qui vit d’ailleurs ce changement d’état comme un traumatisme.

Noël abolit de nombreux diktats spatiaux et temporels du monde réel. Le temps d’une nuit, le prosaïsme se confond avec le monde magique — dans Sabrina la jeune fille explique que la nuit du solstice (juste avant Noël) est idéale pour exercer la magie. On assiste alors, plus que jamais, à la possibilité d’une rupture de l’unité personnage-persona. Cette tension n’est pas, comme dans Un amour impossible, problématique pour l’identification, mais révèle des enchevêtrements permettant de mieux comprendre le phénomène du passage à l’âge adulte de la jeune fille dans le cinéma hollywoodien. L’hybridité inhérente à ces personnages est christique : le 25 décembre, Dieu naît homme de la même manière que Sabrina, jeune adolescente, est née sorcière. Pour Vanessa Hudgens, la question des différents états d’un corps multiple se rapporte tout autant à la trinité biblique. Dès lors que les enfants se dirigent vers l’âge adulte, l’incarnation plurielle du Dieu chrétien met sur le même registre l’identité et les autres normes mouvantes de Noël. Dans la dernière séquence, Sabrina porte d’ailleurs un toast sur le chant God Rest Ye Merry Gentlemen. La lecture d’A Christmas Carol succède ainsi à la litanie « Et que Satan nous bénisse ». Au même instant, de terrifiants rois mages infernaux surgissent des enfers pour rendre hommage à celle qui représente l’hybridité — diabolique et christique.


  • (1) Ce sujet est déjà abordé dans : Garcia Nicolas, « Un amour impossible – Problèmes d’incarnation », Hétérotopie, http://heterotopie.fr/2018/12/11/un-amour-impossible/, 2018
  • (2) Garcia Nicolas, « Les Nouvelles Aventures de Sabrina : le bad boy et le petit copain – Quelques mots sur les corps-identités de jeunes filles (2) », Hétérotopie, http://heterotopie.fr/2018/12/23/les-nouvelles-aventures-de-sabrina-le-bad-boy-et-le-petit-copain/,2018 : « Alors que Sabrina appelle son futur familier (Salem le chat noir qui accompagne la sorcière) grâce à un rituel d’invocation, les sœurs du destin (trois sorcières qui en veulent à Sabrina d’être une hybride) lui jettent un mauvais sort. Sabrina court jusqu’à son lycée afin de prendre une douche pour se libérer de la malédiction. Ici, le corps est le réceptacle direct de la magie : pour briser l’enchantement, il faut littéralement se frotter sous l’eau. »
  • (3) Entendons par là d’une part la force identificatoire du personnage sur le spectateur ainsi que les règles cosmiques qui régissent tout personnage prosaïque (non soumis aux puissances magiques).