3615 Code Père Noël

Déambulations psychologiques

Ce court article se propose de remettre à jour 3615 Code Père Noël, film relativement méconnu dans la production française et d’en déceler la logique générale. Thomas, 9 ans et surdoué est élevé dans un univers bourgeois par sa mère et son grand-père. Il croit encore au Père Noël qu’il décide de capturer . Alors qu’il tente de le contacter par Minitel, un psychopathe en costume s’introduit chez lui le soir du réveillon.


3615 Code Père Noël engendre dès son ouverture un processus de destruction de l’imaginaire traditionnel de Noël : la vision pittoresque de la Tour Eiffel sous les flocons de décembre n’existe plus qu’en un souvenir cristallisé au sein d’une boule à neige abandonnée sur la chaussée et immédiatement explosée par les roues d’un camion-poubelle. Témoin de la scène, un père Noël publicitaire placardé au mur invite les consommateurs à le contacter par Minitel. Le programme du film est contenu dans ces visions : détruire, travestir, contaminer les figures et symboles noëlesques pour les renouveler ; proposer un discours sur le devenir de ceux-ci lorsqu’ils ne sont plus assez puissants pour forger les rêves enfantins. A mi-chemin entre le slasher et le conte fantastique, la proposition de René Manzor est ainsi difficilement identifiable a priori, mais trouve justement sa cohérence dans son travail de manipulation des imaginaires, sous la forme d’une confrontation traumatique entre les symboles traditionnels (le père Noël, la crèche, la famille réunie…) et tout un pan de la culture populaire des années 1980 (le héros viril, le geek, le serial-killer…).

Par ailleurs, Manzor entend également avec 3615 Code Père Noël porter un regard de psychologue sur la pensée magique (1) qui caractérise la croyance des enfants au père Noël. Pour ce faire, il prend comme outil de réflexion les travaux du psychologue américain Bruno Bettelheim, qu’il cite en exergue : « Tous les enfants croient au magique et ils ne cessent de le faire qu’en grandissant. A l’exception de ceux qui ont trop été déçus par la réalité pour en attendre des récompenses» (2). Le projet est moins de valoriser la magie de Noël comme échappatoire à une réalité désenchantée que de tenter de donner à cette pensée magique de nouvelles formes. Il occupe ainsi deux dimensions privilégiées : la construction de l’espace et le travestissement des symboles traditionnels par la culture populaire.

L’espace principal de 3615 Code Père Noël est un espace aux propriétés magiques, comme l’est la pensée du jeune Thomas. Ainsi, la majeure partie de l’action se déroule dans le manoir de la famille ayant une topologie irrationnelle, labyrinthique. L’espace appartient entièrement au protagoniste qui en a une cartographie extrêmement précise, en trois dimensions. Il a installé un réseau de caméras et peut y tracer n’importe quel objet, tout ce dont, paradoxalement, la mise en scène de Manzor échoue à rendre compte. Les nombreux pièges et passages secrets rendent inintelligible le lien entre les différentes pièces, la bâtisse fait office de maison-cerveau, et possède en son sein le lieu le plus secret de tous, la cave où tous les jouets de la famille depuis des générations se sont accumulés. Cet aspect de l’intrigue participe d’ailleurs à installer l’espace du film de manière analogue à celui d’un conte. Selon Bettelheim, « Tout conte de fées est un miroir magique qui reflète certains aspects de notre univers intérieur et des démarches qu’exige notre passage de l’immaturité à la maturité. Pour ceux qui se plongent dans ce que le conte de fées a à communiquer, il devient un lac paisible qui semble d’abord refléter notre image ; mais derrière cette image, nous découvrons bientôt le tumulte intérieur de notre esprit, sa profondeur et la manière de nous mettre en paix avec lui et le monde extérieur, ce qui nous récompense de nos efforts. » Conformément à son projet, le réalisateur met ici en scène ce qui fait le coeur du conte de fées : créer un espace où l’enfant se réalise en tant que penseur magique.

L’intrusion du tueur dans l’espace de la maison a donc une double fonction : pénétrer, explorer, mettre à jour l’espace intime de l’enfant (une forme de viol), et ainsi opérer la destruction de ses croyances, parce qu’elles ne lui appartiennent plus totalement. Dès lors, on considère l’implication psychologique du film dans laquelle la figure du Père Noël est ici réellement fondamentale car elle est également un substitut paternel pour le jeune Thomas. Le film n’évoque le père qu’au détour d’une discussion gêné et le silence qui s’ensuit est révélateur du manque qui plane sur le foyer. L’intrusion du Père Noël factice incarne alors brutalement ce retour de la figure paternelle.

3615 Code Père Noël met ainsi en scène des personnages cherchant à habiter un monde qui, magique et à leur image, les protège. Une dimension essentielle de ce mode magique d’être au monde se caractérise par l’importance du travestissement et de transformation des apparences chez les personnages. A ce titre, la séquence qui introduit le jeune héros est révélatrice et donne à voir une somme de motifs et lieux communs du cinéma d’action américain des années 1980 : fétichisme pour l’équipement et les armes, exacerbation du corps viril, de la sueur par une description morcelée en gros plans successifs… Le costume fait office de vecteur principal de la pensée magique au sein de la structure du film (à la fois pour Thomas et pour le psychopathe) et, dans cette séquence de présentation, la référence explicite à certaines images du héros est pour le réalisateur un matériau indispensable qu’il utilisera tout au long du film. De même, pour le personnage du tueur, le basculement dans la psychose est matérialisé par le blanchissement artificiel de la barbe et des cheveux du personnage. Il s’accapare la figure du père noël et ses caractéristiques formelles les plus élémentaires pour en faire un personnage nouveau, traumatique dans son hybridité.

Dans 3615 Code Père Noël, la nuit la plus longue de l’année est l’occasion de faire surgir la magie dans le réel et d’en dessiner de nouveaux contours -que vient baliser l’imagerie du cinéma de genre. Bien plus qu’un passage à l’âge adulte, il s’agit ici d’une destruction de l’enfance. Les dernières images sont celles de Thomas qui, apparemment loin d’avoir pris conscience du principe de réalité (« J’ai voulu voir le père noël… » prononce-t-il le regard vide), substitue à celui-ci une autre réalité magique, la plus menaçante de toutes. Celle que sa mère lui prédisait quelques heures plus tôt : « Il ne faut pas chercher à voir le père noël, sinon, il se met en colère et il se transforme en ogre. »


  • (1) On utilise l’expression pensée magique en psychologie pour désigner la croyance selon laquelle certaines pensées permettraient l’accomplissement des désirs, et aussi l’empêchement d’événements problématiques ou désagréables. Chez l’adulte, la persistance de ce type de pensée, typique de la période infantile, dénoterait un symptôme d’immaturité, voire un déséquilibre psychologique. On peut dire que Thomas et le psychopathe relèvent ici de la pensée magique sur deux modes différents.
  • (2) Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, Robert Laffont éd., Paris (1976)