Quelques mots sur La Mule de Clint Eastwood et Le vent se lève d’Hayao Miyazaki

Dix belles années, la fleur et l’avion, puis quitter le champ

[…] Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change !

Après tant d’orgueil, après tant d’étrange

Oisiveté, mais pleine de pouvoir. […]

Paul Valéry, extrait du poème Le Cimetière marin, 1920

Dix belles années…

Le héros de La Mule, Earl Stone (Clint Eastwood) est un horticulteur âgé qui se rend coupable d’un péché matriciel : il préfère se rendre à un congrès de fleuristes plutôt qu’au mariage de sa fille Iris (Alison Eastwood). Cette dernière décide dès lors de ne plus jamais lui adresser la parole. Douze ans plus tard, sans domicile, il décide de se rendre aux fiançailles de sa petite fille, Ginny (Taissa Farmina). Il retrouve Iris à cette l’occasion, qui fuit sa présence, et son ex-femme Mary (Diane Wiest) qui ne lui a pas non plus pardonné son absence, d’autant qu’il n’est pas en mesure de participer aux frais du mariage comme il l’avait promis. Pour honorer cette promesse, il commence à transporter de la drogue pour un groupe de narcotrafiquants. L’opération est une réussite, il peut ainsi payer le buffet du plus beau jour de la vie de Ginny. Il tente, au cours de la soirée, de se rapprocher de Mary. Elle lui fait comprendre que même dans ces conditions, il ne peut pas lui parler comme si de rien n’était, comme s’ils ne s’étaient jamais éloignés. Earl lui répond ceci : « Nous avons eu dix belles années. Et on peut encore se parler. » Cette réplique de La Mule aborde une réflexion déjà menée dans le beau mélodrame de Hayao Miyazaki, Le Vent se lève. Un segment temporel semblable est évoqué comme régissant dans la vie du personnage principal, Jirō Horikoshi. Le jeune homme rencontre en effet depuis son enfance, en songe, l’ingénieur aéronautique italien Caproni. Alors que Jirō est en train de concevoir son premier avion, son confrère italien lui dit : « C’était mon dernier vol avant la retraite, le pic de créativité ne dure jamais plus de dix ans, pour les ingénieurs comme pour les artistes. Vivez pleinement vos dix meilleures années, c’est tout ce que je vous souhaite ». Mais le jeune japonais tombe amoureux de Naoko l’emportant dans une dynamique symétrique à celle d’Earl. Pendant ces dix années, Jirō consume le temps qu’il lui reste à vivre avec sa jeune épouse au seuil de la mort en travaillant sur son avion. Earl a lui aussi accordé dix ans à sa femme puis a été rattrapé par sa passion.

La Fleur et l’avion

L’avion comme la fleur sont soumis à un unique élément, le vent, qui leur permet d’être au monde. Les voilages des avions réagissent comme les pétales d’une fleur à la caresse du vent. Leur structure et leur forme, si elles sont accompagnées par les créateurs, sont avant tout impulsées par les propriétés physiques du vent. Pour les avions, la possibilité de leur construction concrète ne repose que sur un cap de vitesse qu’ils doivent impérativement atteindre pour être commandés par l’armée. Pour parvenir à la célérité suffisante, il faut nécessairement que l’appareil se joue du vent : le défi principal qui se pose alors est l’optimisation de leur aérodynamisme. Leur forme est donc déjà en partie définie par des contraintes et c’est à partir de celle-ci que le créateur donne vie à son inspiration. Quant aux fleurs, elles respectent la même logique car Earl ne peut faire que des ajustements à une forme initiale définie, en croisant différents spécimens. De plus, l’avion comme la fleur ne s’épanouissent à l’écran que si la présence du vent est avérée. Dans La Mule, il faut que les fleurs soient en pleine terre et en extérieur. Les quelques autres traces de leur présence peuvent être orales : lors du mariage de sa petite fille ou l’enterrement de sa femme, Earl est à chaque fois remercié d’avoir fleuri la cérémonie sans que les fleurs ne soient figurées à l’écran. L’autre possibilité est que la fleur soit, si elle est représentée, estropiée. Par exemple, la fleur coupée puis pansée avec de l’aluminium qu’il offre à une femme au congrès d’horticulteur. Les tiges non fleuries, qu’il distribue peu après sur son stand, respectent la même logique. Le vent se lève tient une nouvelle fois une logique identique puisque chaque prototype d’avion doit être envoyé à la campagne pour être testé et ne peut se déployer aux alentours de la ville. Les avions et les fleurs, dans les deux oeuvres, ont comme seul terreau le monde de la pensée. C’est-à-dire qu’ils restent de l’ordre de l’inspiration (cette inspiration mentionnée par Caproni, capable de passer outre les limites de la technologie) tant qu’ils ne sont pas dans le bon environnement. Mais, toujours, le vent souffle lorsqu’ils se concrétisent.

Quitter le champ

C’est seulement à leur crépuscule que les deux films prennent des logiques contradictoires, mais pourtant parallèles. Dans La Mule, une séquence ouvre le possible d’une cellule familiale complètement réparée. Alors qu’il regarde ses fleurs flotter au vent dans le jardin de sa fille, cette dernière fait enfin un pas vers lui. Dans les excuses d’Earl à l’enfant qu’il a longtemps délaissé, on entend qu’il a enfin pu parcourir le grand livre de sa vie et en comprendre les erreurs. Iris lui offre alors son pardon en le comparant à ses propres fleurs. Jirō, lui, est très préoccupé par les performances de son avion lors des essais. Pourtant, au moment de vérité, il détourne son attention, suivant le mouvement d’une brise. Il sent que le vent à refermé un chapitre de sa vie, celui qu’il tentait de partager avec Naoko qui s’en va « pour ne lui laisser que les meilleurs souvenirs d’elle ». Tout cela, il le comprend alors que son avion, le Zero, se joue des vents. Enfin l’ultime séquence de chacun des deux films présente un parallélisme si fort qu’il est, en fait, l’origine de la rédaction de ce papier. Alors que dans ces songes, Jirō retrouve Caproni et découvre le cimetière de ses avions, rouvrant les blessures de la page refermée par le vent plus tôt, Earl est en train de planter des fleurs. Le jeune japonais découvre dans ce songe Naoko qui ouvre en lui la possibilité d’un après avant de disparaître dans le vent. Earl, quant à lui, pose ses outils et se lève, referme ainsi tout un pan de sa vie. Dans un même mouvement, d’une extrême douceur, les deux personnages quittent le champ. Jirō rêve le ciel qu’il voit face à lui à cet instant depuis son enfance. Désormais Naoko y réside, envolée dans une brise. Maintenant, il doit tenter de vivre. C’est ce même ciel qui regarde et a regardé Earl trouver sa place auprès de sa famille. Désormais, si l’homme qui change s’éteint, ce sera avec la certitude que ses proches s’occuperont de ses fleurs, qu’elles connaîtront longtemps la caresse des brises. Ce ciel, les deux hommes ont compris bien tard que le vent y soufflait très fort.

[…] Le vent se lève… ! Il faut tenter de vivre !

L’air immense ouvre et referme mon livre […]

Paul Valéry, Idem