Les Animaux fantastiques : Les Crimes de Grindelwald

Le « bel animal » à l’âge numérique

Lors d’une scène de foire, un étrange monstre se libère de sa cage. Sa tête rappelle celle d’un lion, entourée d’une longue crinière, dont les poils s’illuminent parfois, comme parcourus par le courant d’une mystérieuse électricité. De sa gueule s’échappent deux paires de défenses évoquant celles d’un sanglier. Ses longues jambes finissent en des serres de corbeau. Et derrière sa croupe se dessine un faisceau de longues plumes roses. Dans sa force titanesque, il peut perturber la géométrie de l’espace, ouvrant, dans le rayonnement de sa crinière, un tunnel surréel qui permet aux protagonistes de s’échapper du ministère de la magie. Cette créature numérique perturbe les corps, et trouble l’espace en y perçant des couloirs imaginaires.

L’analogie canonique qu’Aristote propose dans sa Poétique entre un récit correctement agencé et un « bel animal » a rencontré bien des lectures malheureuses, qui ont voulu y déceler les règles d’une sinistre normativité.

Derniers en dates, certains manuels de scénario, tels celui d’Yves Lavandier, La Dramaturgie, utilisent ce texte comme un argument d’autorité qui justifierait les principes qu’ils édictent doctement, tels ceux des trois actes, du conflit entre objectif conscient et inconscient du protagoniste, de l’évolution des valeurs de départ, des enjeux dramatiques clairement définis, etc. Un récit bien proportionné serait alors un récit standardisé. Le bel animal serait un animal domestiqué et facilement intelligible.

Mais il y a là une méprise profonde. Les auteurs de ces manuels anhistoricisants, qui édictent un modèle intemporel et universel, oublient sans doute qu’Aristote, bien avant que d’être un théoricien de la tragédie athénienne, était un observateur infiniment curieux du vivant. Il n’a cessé de s’employer à combler quelque peu ce désir naturel de savoir qu’a l’homme, selon l’expression que l’on trouve au livre premier de sa Métaphysique, en étudiant les créatures et les phénomènes du monde sublunaire, monde agité par la contingence, et donc privé de l’éternelle harmonie des sphères célestes.

En écrivant notamment son traité sur Les Parties des animaux, le philosophe grec signe une vaste enquête qui provoquera l’admiration des naturalistes tout au long de l’histoire. Enquête qui dévoile l’incroyable profusion du vivant, l’immense diversité des corps. Si Aristote cherche à comprendre comment ces organismes sont structurés, ce n’est pas pour les ramener tous à un même principe qui épuiserait le réel en une idée. C’est bien plutôt pour observer avec émerveillement la façon dont la vie est un perpétuel ouvroir de formes, inventant des créatures qui frappent l’imaginaire dans leur ingéniosité mais aussi dans leur monstruosité. La gueule du lion, les tentacules des pieuvres, les yeux profonds des chouettes, les becs des corbeaux, sont autant d’images poétiques qui ont hanté toute la littérature grecque, à commencer par les textes homériques.

Dire qu’un beau récit est semblable à un bel animal, ce n’est pas le ramener à un schéma standardisé et domestiqué, c’est au contraire ouvrir à l’écriture des terres sauvages, où doivent s’inventer des formes aussi étranges et monstrueuses que celles de la nature. L’animal est toujours un mystère, et sa beauté est un défi posé à la raison. Seul le corps inerte et autopsié peut prétendre à une parfaite et glaciale lisibilité.

Et c’est là où Les Animaux fantastiques : Les Crimes de Grindelwald propose des pistes passionnantes au cinéma contemporain, pistes qui dépassent même ce film.

En certaines scènes en effet, le blockbuster invente, en puisant dans les ressources encore si fraîches du numérique, des animaux étranges et monstrueux qui font ployer le film sous leur propre logique. Ainsi la créature chimérique que nous décrivions au début de ce texte, capable de déformer l’espace diégétique et ouvrant dans la narration des chemins de traverse où l’imaginaire peut se déployer librement.

L’intérêt du film est moins dans les affrontements de super-magiciens que dans le parcours étrange et baroque du protagoniste, Newt Scamander, un naturaliste qui cherche à constituer un vaste traité sur les animaux fantastiques. En suivant ce personnage, le long-métrage nous fait rencontrer une succession de créatures étranges qui troublent l’image en des sursauts numériques.

En certains instants se produit un retournement vertigineux où l’effet spécial n’est plus un ornement docile remplissant sagement son rôle dans la fiction, mais bien un organisme sauvage, qui se débat contre quiconque voudrait le domestiquer. Il contamine l’œuvre et lui impose sa loi. La créature à tête de lion, en perçant l’espace par le feu de sa crinière, se fait maîtresse du film. Elle l’emmène où elle veut, ouvrant dans son sillage une fantasmagorie de pixels en fusion, creusant un tunnel numérique entre deux scènes, et conduisant la fiction dans un espace tiers, au bord du monde.

Il y a là le prolongement d’un geste initié par certains des grands artistes du blockbuster numérique, dont James Cameron, Steven Spielberg ou Ang Lee. Ce dernier, dans L’Odyssée de Pi, inventait, par un océan peuplé d’animaux numériques merveilleux, des espaces encore vierges que l’imaginaire explorait peu à peu. Jake Sully (le protagoniste d’Avatar), le jeune Pi et Newt Scamander sont autant de variations sur une même figure, dont l’importance contemporaine est tout à fait passionnante : tous trois sont des explorateurs, qui découvrent ébahis les merveilles d’une seconde nature. Les créatures numériques qu’ils y rencontrent ouvrent leur imaginaire à un monde neuf.

La profusion des pixels déclenche la possibilité de créer une multitude de « beaux animaux », et donc de remodeler sur eux les nouvelles capacités de récit d’un art qui s’initie à l’algorithme et à la virtualité. Les travellings factices de Ready Player One nous emmènent dans un vertige à travers l’OASIS, la caméra d’Ang Lee plonge dans la mer nocturne pour y découvrir, dans les fluorescences discrètes des animaux marins, les souvenirs réverbérés du jeune protagoniste, la valise de Newt offre accès à un outre-monde, à son animalerie magique débordant de créatures. Tout ceci promet au cinéma de magnifiques mutations, des chemins nouveaux pour toucher à la poésie des images.

Ces naturalistes aristotéliciens qui nous guident dans la jungle du numérique occupent un rôle d’une grande importance. Ils nous initient à une beauté naissante et essaient, avec nous, de la décrypter, d’y tracer des chemins praticables pour la découvrir et pouvoir y pénétrer plus profondément encore.

Ce peut-être alors l’élégance de la saga des Animaux fantastiques, qui doit s’étendre en cinq volumes, que d’explorer le plus radicalement possible ce que peut être un « bel animal » à l’âge contemporain, et de dresser ainsi un traité sur les Parties des animaux numériques, clef de voûte potentielle d’une Poétique en train de se constituer.