Jurassic World Fallen Kingdom : la clone

Quelques mots sur les corps-identités de jeunes filles (5)

Jurassic World : Fallen Kingdom est porteur d’un discours des plus fins concernant les questions d’hybridité relatives à la jeune fille. La première apparition de celle-ci — Maisie (Isabella Sermon), présentée en premier lieu comme la fille du richissime Lockwood (Benjamin Cromwell) — apparaît furtivement alors que Claire (Bryce Dallas Howard) vient se renseigner sur la mission de sauvetage des dinosaures dans le manoir Lockwood. Plus tard, tandis que sa nourrice est en train de la chercher, Maisie se cache et appâte l’œil de la vieille femme, ainsi que celui du spectateur, en accrochant son sac à un arbre d’intérieur. Focalisée sur ce leurre, l’éducatrice est complètement terrorisée par son pseudo-prédateur, surgissant du hors-champ. Cela est dû à l’ingéniosité d’un point de vue semi-subjectif : c’est celui de Maisie mais on ne peut le savoir à ce moment-là. L’entrée de la jeune fille s’établit en parallèle du procédé utilisé pour les dinosaures les plus dangereux. Cependant, lorsqu’elle s’imagine à l’aventure, racontant ses péripéties à son grand-père, c’est encore une enfant espiègle et naïve.

Le film présente donc une jeune fille qui maîtrise l’espace de son foyer. Ce dernier va rapidement changer de nature car Isla Nubla explose en parallèle, entraînant une (re)disparition des dinosaures qui se voient, pour les rescapés, expédiés au manoir où réside Maisie. Les animaux ne sont ni éteints ni vivants mais se situent dans un entre-deux en témoigne le montage alterné ininterrompu entre l’île et la résidence Lockwood. Dans la séquence où Owen, venu en renfort pour sauver les dinosaures, (Chris Pratt) et Claire fuient l’île, la vision d’un Brachiosaure agonisant, qui disparaît sous les cendres avant de réapparaître en une ombre, figure violemment la souffrance qui deviendra de fait un objet primordial de la mise en scène. Le manoir va se transformer une première fois en écho à ce sentiment : Maisie est censée connaître son espace à la perfection mais une porte secrète lui résiste encore. Le laboratoire au sous-sol permet d’établir très concrètement la vérité du dédoublement spatial. L’un est bien connu depuis l’enfance, en surface, et l’autre, plus sombre et intra-espace-foyer, préfigure la découverte du pan de son humanité dont elle n’a pas encore conscience. Cette dialectique des espaces est vectrice de la propension nouvelle qu’a Maisie à partir à la recherche de son identité. Par un concours de circonstances, le dernier rempart concret qui la sépare de sa quête identitaire tombe tragiquement : Lockwood est assassiné par Mills (Rafe Spalls). Maisie est désormais livrée à elle-même et doit faire la rencontre d’Owen et Claire pour survivre.

Penser un parallèle direct dans cette rencontre n’est pas opérant dans notre réflexion, cela malgré une révélation sur l’identité de Maisie : elle est un clone de la fille Lockwood décédée des années auparavant. Avant cette séquence, elle a visionné émue les vidéos d’Owen dressant Blue, une jeune raptor avec laquelle celui-ci élabore une relation particulière. C’est donc le ressassement de l’espace hétérotopique [1]Définit par Michel Foucault et explicité par Fabien Delmas dans Delmas Fabien , « De l’onirisme à Hollywood. Les songes de William Dieterle. », in Ligeia, n°129 – 132, Janvier – Juin, Paris, Association Ligeia, 2014, p. 108 : « Cet antagonisme spatial, a priori élémentaire, est à l’origine de la réflexion menée par Michel Foucault lorsqu’il théorise le concept d’hétérotopies. En amont, les utopies : « Il y a donc des pays sans lieu et des histoires sans chronologie ; des cités, des planètes, des continents, des univers, dont il serait bien impossible de relever la trace sur aucune carte ni dans aucun ciel, tout simplement parce qu’ils n’appartiennent à aucun espace. Sans doute ces cités, ces continents, ces planètes sont-ils nés, comme on dit, dans la tête des hommes, ou à vrai dire, dans l’interstice de leurs mots, dans l’épaisseur de leurs récits, ou encore dans le lieu sans lieu de leurs rêves, dans le vide de leurs coeurs ; bref, c’est la douceur des utopies ». Partant de ce présupposé, le philosophe avance l’hypothèse selon laquelle il existerait au sein de l’espace réel « où nous vivons » des espaces utopiques réalisés : les hétérotopies. « Utopie localisée », l’hétérotopie affirme son essence en tant qu’elle s’oppose spatialement, au sein du même monde, à une autre sphère spatiale dominée par le prosaïsme. ». harmonieux — Isla Nubar qui revient une dernière fois sur un écran — qui permet à Maisie d’apprécier ce qu’Owen n’a pas compris. La domination n’a pas sa place dans le rapport de curiosité et de confiance réciproque que Blue et le scientifique s’accordent. Contrairement à ce qu’imagine le dresseur, la désobéissance finale de Blue — qui refuse sa protection — démontre qu’il a simplement établi une relation d’égal à égal avec une créature cinématographique hybride [2]C’est littéralement le sujet du premier Jurassic World. Owen ayant perdu sa position d’Alpha au profit de l’Indominus Rex, seul le lien étroit entre Blue et lui permet de renverser la situation. alors qu’il pensait être l’Alpha d’une meute de dinosaures. Par leur décision respective, la raptor et la jeune fille, se rapprochent dans leur désir d’émancipation. Dans un mouvement semblable, la fillette déjoue la fatalité en appuyant sur le bouton rouge qui libère les dinosaures promis à une mort certaine malgré l’interdiction des adultes. Maisie dépasse en effet l’enfance pour devenir jeune fille comme Blue dépasse sa nature et devient un être sociable.

L’indoraptor, créature hybride, apporte sa propre singularité en cela qu’il représente ainsi l’ennemi, l’adversaire primordial pourtant absolument tragique dans sa nature en comparaison de Blue et Maisie. Alors que ces dernières établissent leur hybridité par leur devenir sociable, en dehors de leur cercle restreint respectif (son grand père et sa nourrice pour Maisie, ses frères et soeurs pour Blue), l’indoraptor est quant à lui un hybride esclave obéissant à un signal lumineux et tuant sur commande. Une connexion sociale existe donc mais seulement dans un rapport de domination ce qui en fait finalement le danger éthique menaçant la nature de Maisie. L’hybride est en effet esclave de sa condition, à l’instar du loup-garou qu’il figure (hurlant à la mort sur le toit du manoir). Son corps n’est pas une reproduction mais une recomposition de plusieurs dinosaures et cela crée ainsi un déséquilibre monstrueux : malgré son agilité, c’est une créature/corps en souffrance. Alors que l’indoraptor c’est échappé de sa cage, la fuite au sein de l’espace-foyer de Maisie s’ouvre par un plan réunissant le visage de la jeune fille, reflété dans une vitre, et celui du monstre, de l’autre côté du verre. Sur cette même surface apparaît ainsi une superposition antagoniste, à l’image de ce qu’il se passe à plus grande échelle dans le manoir Lockwood. La séquence qui conclut la chasse de l’indoraptor réunit tous les personnages sur un toit vitré. Un événement figure la tension en jeu : le monstre n’ose plus bouger car son poids menace de briser la vitre. Il fait l’objet d’une analogie intégrée dans le montage car Maisie trébuche et se retrouve également en équilibre. À cet instant, Maisie est sauvée par Owen alors que l’indoraptor, piégé par son statut d’esclave — Claire utilise le signal lumineux pour le forcer à bouger — est quant à lui empalé sur les cornes d’un tricératops lorsque Blue finit par lui sauter dessus.

Lors du final, la jeune fille a complètement annihilé le système de la souffrance transmis depuis Isla Nubar. La défaite de la servilité de l’hybride doit être mise en perspective avec l’indépendance d’esprit de la jeune fille. Cela se caractérise par la libération des dinosaures à l’initiative de Maisie sur le visage en gros plan de laquelle s’amorce une transition présentant l’interaction nouvelle entre les dinosaures et le monde réel. La séquence rencontre les mots de Ian Malcolm qui annonce une nouvelle ère de cohabitation entre la population terrestre actuelle et les dinosaures. Les règles éthiques et humaines régissantes dans le système de la jeune fille dynamisent désormais le monde prosaïque et c’est une hybride, Maisie, qui ouvre cet interstice.

Notes   [ + ]

1. Définit par Michel Foucault et explicité par Fabien Delmas dans Delmas Fabien , « De l’onirisme à Hollywood. Les songes de William Dieterle. », in Ligeia, n°129 – 132, Janvier – Juin, Paris, Association Ligeia, 2014, p. 108 : « Cet antagonisme spatial, a priori élémentaire, est à l’origine de la réflexion menée par Michel Foucault lorsqu’il théorise le concept d’hétérotopies. En amont, les utopies : « Il y a donc des pays sans lieu et des histoires sans chronologie ; des cités, des planètes, des continents, des univers, dont il serait bien impossible de relever la trace sur aucune carte ni dans aucun ciel, tout simplement parce qu’ils n’appartiennent à aucun espace. Sans doute ces cités, ces continents, ces planètes sont-ils nés, comme on dit, dans la tête des hommes, ou à vrai dire, dans l’interstice de leurs mots, dans l’épaisseur de leurs récits, ou encore dans le lieu sans lieu de leurs rêves, dans le vide de leurs coeurs ; bref, c’est la douceur des utopies ». Partant de ce présupposé, le philosophe avance l’hypothèse selon laquelle il existerait au sein de l’espace réel « où nous vivons » des espaces utopiques réalisés : les hétérotopies. « Utopie localisée », l’hétérotopie affirme son essence en tant qu’elle s’oppose spatialement, au sein du même monde, à une autre sphère spatiale dominée par le prosaïsme. ».
2. C’est littéralement le sujet du premier Jurassic World. Owen ayant perdu sa position d’Alpha au profit de l’Indominus Rex, seul le lien étroit entre Blue et lui permet de renverser la situation.