Framed

Un film de Marc Martinez

La folie s’est (presque) emparée de la maison

Framed possédait une image forte, qui aurait pu suffire à elle-même : c’était celle de ce preux et valeureux chevalier qu’est Maurice le français, sorte de Ken rutilant tout droit sorti de l’univers Barbie, mais qui, détail incongru, possède un couteau planté sur la tête ; le coup ne l’a manifestement pas tué, mais lui a sérieusement déréglé l’esprit (et pour cause !). Le voilà donc, balançant, titubant, les bras tordus et les doigts agités de mouvements bizarres, qui nous offre son sourire le plus béat et son regard le plus niais, semblant redécouvrir le monde avec la naïveté d’un nouveau-né. Là résidait la force de l’image : elle concentrait en elle-même un mélange d’horreur et de comique dont le surgissement inattendu faisait bien sentir la brutalité avec laquelle la folie avait pénétré la maison. Malheureusement, le film ne tient pas le cap, et ce, pour plusieurs raisons.

D’abord, il ne sait pas comment articuler l’horreur et la comédie, il ne sait pas lequel doit pondérer l’autre, si c’est la comédie qui doit relativiser l’horreur, ou si c’est l’horreur qui doit relativiser la comédie. Or, la folie recherchée reposait précisément sur cette juste articulation, celle présente dans le sourire de Maurice ; ce sourire contenait en lui les germes d’une destruction généralisée des normes du sérieux et du frivole, de la rationalité saine d’esprit et de l’hystérie sans limite. Il contenait en lui cette promesse d’un crescendo démentiel qui nous fait entrer dans l’intériorité du meurtrier, nous fait voir, par ses yeux à lui, le caractère effectivement comique des meurtres réalisés. Alors, nous, spectateurs, nous nous serions trouvés comme tiraillés, écartés, entre la détresse infinie qui se dépeint sur le visage des personnages, et le rire déchaîné de celui qui occasionne tout cela ; tiraillés, en somme, entre les deux pôles contradictoires d’une dialectique démoniaque dont le principe d’unité aurait été le suivant : l’hystérie. Ce germe contenu dans le sourire de Maurice semblait donc avoir pour visée ce résultat-là : la perte totale de repère, qui avère le rire et le hurlement, l’hilarité et l’épouvante, comme n’étant qu’une seule et même chose. Si cela avait réussi, il y aurait alors eu victoire totale du fou furieux ; nous nous serions définitivement perdus dans son jeu à lui, dans son entendement détraqué, où ce qui est horrible est comique et ce qui est comique est horrible. Malheureusement, réussi, le crescendo dans l’hystérie ne l’est pas ; plutôt que de faire jouer les pôles ensemble, il les jette au contraire l’un contre l’autre, paralyse l’un par l’autre ; ce qui fait que, à la place d’une perte de repère généralisée, on aboutit plutôt à un affadissement généralisé : l’horreur n’est pas si horrible, la comédie n’est pas si drôle.

Ensuite, le film ne sait pas non plus où placer son MacGuffin. Framed file un propos d’arrière-fond qui porte sur les médias et les réseaux sociaux ; mais celui-ci est-il à prendre pour un simple arrière-fond, justement, qui sert uniquement de support au détraquement général, ou bien est-il le fond du film, la fin véritablement poursuivie ? Dans ce dernier cas, Framed perdrait définitivement tout intérêt ; depuis le temps que le personnel médiatico-politique nous répète imperturbablement, depuis des décennies, que les jeux vidéos rendent violent, que le réel reflète le virtuel et est produit par lui, que la violence représentée engendre la violence réelle, bref, que les effets provoquent les causes, on a fini par comprendre, non pas ce que serait la réalité (par définition, ils sont évidemment incapables d’en savoir un traître mot), mais leur conception inversée de celle-ci. Qu’ils continuent à radoter ce discours à longueur d’émissions très documentées, c’est leur problème ; mais il serait dommage de constater que ce discours soit repris tel quel par des nouveaux venus, sans que ces derniers se rendent compte de la ringardise de ce à quoi ils empruntent. Au demeurant, il n’est pas certain que ce soit la voie choisie par le film ; mais cette incertitude relève moins d’une ambiguïté voulue que d’une indécision. Car l’autre possibilité aurait résidé dans le fait de redoubler la folie qui s’empare de la maison par la folie qui s’accroît également au-dehors ; l’hystérie interne aurait trouvé confirmation dans l’hystérie externe, au plus grand désarroi, alors, du spectateur, qui aurait fait là encore un pas de plus dans l’irrationalité. La dialectique de l’horreur et du comique se serait portée à un autre niveau, n’aurait plus été restreinte dans le seul cadre d’une maison isolée, mais, en s’étendant à ni plus ni moins que la population mondiale, aurait démontré par là une sorte d’universalité de l’irrationalité. Si l’effet est réussi, on aurait alors eu là, assurément, une belle expérience de spectateur, l’expérience d’une dissolution absolue des frontières, d’une compénétration absolue, ou plutôt, d’une indistinction absolue, de l’horreur et du comique ; expérience assez rare, puisqu’elle est peu entreprise, ou, quand elle l’est, peu réussie. En tant que l’effet, ici, n’est précisément pas réussi, il est difficile de dire, par conséquent, s’il s’agit bien de cela, si c’est bien cette autre possibilité qu’a poursuivi le réalisateur. Nous demeurons alors sur une incertitude : est-ce que les réseaux sociaux sont le MacGuffin du dérèglement général, ou est-ce le dérèglement général qui est le MacGuffin du propos ringard sur les réseaux sociaux ?

Cette incertitude est d’autant plus préjudiciable que le film possédait un excellent atout pour réaliser sa folie, à savoir : un bon acteur. Il faut ici s’arrêter quelques instants sur le jeu très subtil d’Àlex Maruny ; celui-ci, qui entretient une ressemblance assez troublante avec James Ransone, sait tout autant que ce dernier exploiter son visage fin, son nez aquilin, et surtout ses beaux yeux profonds, qui sont comme empreints d’une douce mélancolie. Il semble que ce soit dans cet esprit-là qu’il ait été employé dans ses films précédents : incarner ce beau gosse, jeune et charmant, qui séduit par le fait même qu’il ne cherche pas à séduire, et dont le regard attache immanquablement le coeur de celle qui a le malheur de le croiser. Dans Framed, il a au contraire tout à fait rejoint le James Ransone de Ken Park, ou même celui de The Wire : ses beaux yeux profonds se sont chargés d’une infinie agitation intérieure, qui électrise tout son visage et lui fait adopter toute une série de grimaces et de rictus démoniaques. Une belle idée a été de déranger violemment sa coiffure parfaite, en la transformant en cette espèce de touffe hirsute, désordonnée et comme étant elle-même chargée par cette électricité démentielle qui l’anime. Mais la plus grande réussite réside surtout dans le rythme de jeu : combien d’acteurs se sont lamentablement plantés en croyant qu’en faire trop, qu’exagérer le jeu, allait refléter convenablement l’intensité de cette vie intérieure qui semble exalter les fous ? En accélérant leur débit, en exagérant leurs gestes et leurs cris, ils exaspèrent au contraire le spectateur, qui sombre dans l’ennui. Maruny a quant à lui l’intelligence de la juste exagération, celle qui sait être subtile et qui ne ralentit en aucune manière le rythme, mais qui, au contraire, le porte en des sommets qui donnent le tournis. Sans exagérer non plus de notre côté, et sans faire de Maruny le nouveau Jack Nicholson, on peut néanmoins le féliciter d’avoir au moins cette intelligence de jeu qui lui permet de ne pas sombrer dans le ridicule, et de nous épargner, à nous spectateurs, un moment gênant.

Un dernier grief que l’on peut reprocher au film est celui-ci : c’est que le film se dit être un home invasion, soit une “invasion de la maison” ; or, rigoureusement aucun effort n’est fait sur cette dite maison, sur la maison en tant que lieu à envahir. C’est bien simple, c’est comme si elle n’avait aucune géographie ; elle semble seulement se constituer d’une juxtaposition de pièces, sans que l’on comprenne bien le lien géographique qui existe entre elles : lesquelles sont proches, lesquelles sont éloignées ? comment faut-il se rendre de l’une à l’autre ? par l’escalier ? par un long couloir ? par une porte dérobée ? La maison n’est pas filmée comme un lieu, comme un espace ; les personnages ne s’y déplacent pas de pièce en pièce, ils sont déjà dans la pièce. Tout un jeu de déplacement, de recherche de l’un et de l’autre, de lente traque ou de franche poursuite, de jeu de cache-cache, nous est épargnés, et passe dans l’ellipse. Dès lors, on voit mal ce que le psychopathe “envahit” ; la tranquille rationalité des lieux ne se fait pas peu à peu « envahir » par une irrationalité démoniaque qui bouleverse jusqu’à nos points de repères géographiques, car cette tranquille rationalité des lieux n’a en l’occurrence jamais été mise en scène comme telle. On ne se perd pas dans la maison au fur et à mesure que l’on se perd dans la folie du meurtrier, car la maison, n’étant pas un lieu, ne fournit aucun moyen de procéder à cette désorientation. Cela est éminemment préjudiciable au film, car cette manière de juxtaposer les pièces sans les articuler, contraint le film à articuler ses scènes d’horreur de la même manière, sur le mode, donc, de la juxtaposition. Du coup, il n’y a pas de progression dans l’horreur et la folie, pas de crescendo en tant que tel, mais simplement une succession de scènes, qui, certes, vont toujours plus loin dans les outrances gores, mais qui se limitent simplement à cela.

On le voit, Framed loupe son sujet. Ainsi privé d’un véritable sens de la mise en scène, ne sachant pas comment utiliser ses acteurs pourtant plein de potentiels, et incertain quant à l’esprit général à adopter, le film est alors réduit à montrer toujours plus de mutilations barbares, de membres déchiquetés, et d’effusion d’hémoglobines, pour asseoir son sentiment d’horreur. Evidemment, ça n’est pas suffisant, et on peine à ressentir dans toute sa force l’idée dont semblait vouloir partir le film, celle d’une folie qui s’est emparée de la maison, et qui détruit, avec une furie hilare, la totalité de nos repères.