Entretien avec Cinémathèque16

« Nous croyons au caractère patrimonial du 16 mm »

Ils sont projectionnistes, archivistes, restaurateurs, collectionneurs, passionnés et animent depuis l’année dernière des projections en 16 mm au Club de l’Etoile, salle parisienne historique. Créée en 2017, l’association Cinémathèque16, dont ils sont les fondateurs, constitue l’une des initiatives les plus innovantes en termes de préservation et de valorisation du cinéma. La grande nouveauté est de laisser sa chance au 16 mm, mais aussi aux collections d’amateurs, en proposant une chaîne complète de la conservation à la projection des films lors de soirées qui rappellent l’esprit des ciné-clubs d’antan. Le projet est radical à l’heure où la plupart des salles n’est plus équipée pour projeter des films argentiques, mais n’est pas celui de nostalgiques technophobes. Bien au contraire, il s’agit de défendre une autre expérience de cinéma qui met l’accent sur la singularité, l’émotion et le partage. L’autre versant de cette aventure collective est d’accomplir toutes les missions que doit se donner une archive pour conserver ces collections privées de films sur supports « sub-standards » qui constituent l’une des mémoires oubliées du cinéma.

A l’occasion de la prochaine séance du cycle « Influences expressionnistes » consacrée à M le Maudit (1931) de Fritz Lang, dimanche 17 mars, nous avons rencontré l’un des membres fondateurs de l’association, Benoît Carpentier, pour discuter pellicule, projection et programmation.

Comment s’est créée Cinémathèque16 et quels sont les objectifs qu’elle s’est fixée ?

Benoît Carpentier : Cinémathèque16, c’est la réunion d’un certain nombre de professionnels du cinéma de différents secteurs aussi bien de l’exploitation, notamment des projectionnistes, que des archivistes et des passionnés. Ces gens se sont rassemblés autour de l’idée qu’il y avait un patrimoine de cinéma à préserver au plus vite : celui des collectionneurs privés. Nous nous sommes rendus compte que ces collections privées n’étaient que peu prises en compte par les institutions. Dès que l’on s’y intéresse, on découvre très vite que chaque collectionneur a au moins une copie vraiment rare et exceptionnelle, ainsi que beaucoup d’autres films très intéressants. Mais il est la plupart du temps dans l’incapacité de préserver ce patrimoine et de le transmettre. Nous avons souvent l’image du collectionneur qui finit seul dans son grenier en train de bricoler ses projecteurs et ses films, le reste de sa famille le considérant au mieux comme un excentrique. Après une vie de passion, des familles appellent un brocanteur qui récupère ce stock de pellicules sans trop savoir qu’en faire. Ce travail réalisé par des individus qui ont consacré parfois jusqu’à 50 ou 60 ans de leur vie à collectionner des films, est dispersé dans le monde mais peut aussi parfois être détruit. C’est alors un patrimoine considérable que nous perdons définitivement. Nous souhaitons mettre en place un cercle vertueux qui permette de conserver ces films et de les montrer en toute sécurité. Notre objectif est donc de rendre viable toute cette chaîne de l’acquisition à la documentation, du reconditionnement à la restauration/réparation, de la programmation au retour au stock. Nous croyons au caractère patrimonial du 16 mm, qui est quelque chose d’assez inédit puisque personne n’avait encore, à ma connaissance, osé miser sur ce format.

Pourquoi le choix du 16 mm ?

Dès 1923, date de son invention, le 16 mm est un format de sécurité, c’est-à-dire que le film est ininflammable. Il peut donc être manipulé par des non professionnels de la projection, notamment des instituteurs, des prêtres ou des particuliers. En effet, il ne faut pas oublier qu’en France le cinéma était beaucoup montré dans d’autres conditions que la salle de projection classique. C’est pourquoi il fallait un format de film qui soit plus économique, et un matériel de projection plus léger pour permettre la diffusion dans un cadre scolaire ou paroissial. Il existe néanmoins d’autres supports comme le 9.5 mm[1]Le film 9.5 mm (aussi appelé Pathé Baby) fut commercialisé à partir de décembre 1922 et possédait une perforation centrale pour l’entraînement du film. A ses débuts ce procédé développé par Pathé servait à exploiter leur catalogue pour une utilisation dans le cadre familial. Les films étaient vendus dans des versions réduites pouvant tenir dans une cartouche métallique contenant une dizaine de mètres de pellicule. qui étaient aussi destinés à des non professionnels. Cependant seul le 16 mm a donné lieu à des tirages en version intégrale des films ce qui a permis une exploitation quasi à l’identique des long-métrages. Totalement ininflammable dès ses origines, contrairement au 35 mm[2]Les premiers films 35 mm, fabriqués à base de nitrate de cellulose hautement inflammable (entre 150 et 190°C), peuvent brûler spontanément lors de leur décomposition. De plus le nitrate de cellulose dégage de l’oxyde d’azote lors de sa combustion qui auto-alimente le feu même en atmosphère totalement privée d’oxygène ou dans l’eau. Les films nitrate ont été utilisés jusqu’en 1953 puis remplacés par le support acétate dit de sécurité (safety) et enfin à partir des années 1980 par le support polyester., ce format a également l’avantage d’être très robuste. Sa constitution d’une perforation par image, facilite les réparations. En effet, nous n’avons pour l’instant pas rencontré de copie 16 mm que l’on ne pouvait pas remettre en bon état mécanique pour pouvoir la re-projeter. Sauf dans le cas d’une copie unique, à partir d’un certain état de dégradation, le public n’y trouverait plus d’intérêt, c’est pourquoi cela n’a pas de sens de la montrer. Cependant, la plupart des copies 16 mm, y compris celles qui datent des années 1920, peuvent être encore projetées dans un projecteur moderne choisi pour sa délicatesse avec les films. Nous avons par exemple en dépôt une copie de la version muette française de Blackmail (1929) d’Alfred Hitchock. C’est un document d’une très grande rareté car ce n’est ni un retirage moderne, ni une reconstruction. Pouvoir le projeter aujourd’hui est extraordinaire car cette copie, au-delà des marques que le temps a laissées sur elle, conserve ses caractéristiques d’origine et nous pouvons offrir la possibilité à des spectateurs de la voir presque 90 ans après !

Comment s’est constitué le fonds de Cinémathèque16 ?

Ce fonds s’est construit grâce à la confiance des collectionneurs privés. Nous avons proposé aux collectionneurs, mais aussi à leurs enfants ou petits-enfants, de mettre à disposition de Cinémathèque16 les films qu’ils possédaient. Il a été particulièrement surprenant de constater que très rapidement beaucoup d’entre eux nous ont envoyé des listes des films qu’ils possédaient en nous disant : « Si vous voulez montrer nos films, allez-y ! ». Des personnes nous ont parfois confié une collection entière, ce qui est bien sûr d’une extrême richesse pour nous. Il y a deux possibilités : le dépôt ou la mise à disposition. Dans le premier cas, nous accueillons le film, le nettoyons et le stockons dans de bonnes conditions de préservation, notamment avec une recherche des meilleurs taux d’hygrométrie et de température[3]Selon le CNC pour une conservation idéale, les films acétate doivent être stockés à une température entre 5 et 10°C avec 35% (± 5%) d’hygrométrie : http://www.cnc-aff.fr/internet_cnc/internet/aremplir/parcours/restauration/pages/restauration_filiere_photochimique.pdf. Or souvent chez les collectionneurs privés, les copies se trouvaient soit dans la cave, soit sous le lit dans la chambre, ce qui signifiait à terme la mort des films. En effet, ces passionnés de longue date récupéraient les films lors de leur exploitation commerciale notamment dans les années 1950 et ces pellicules n’avaient à cette époque par l’air d’être périssables. Nous savons aujourd’hui que le triacétate de cellulose dégage de l’acide qui engendrera le syndrome du vinaigre[4]Lente décomposition chimique du support acétate qui se désolidarise, génère de l’acide acétique (vinaigre) et dégage une forte odeur. Le film rétrécit (ce qui est appelé retrait), se déforme et perd de sa plasticité. Un film vinaigré peut contaminer d’autres pellicules proches. si les pellicules ne sont pas conservées dans de bonnes conditions, ce qui conduira le film à se dégrader. Chaque copie est nommée d’après son donateur ce qui nous permet de garder une trace de son origine. Le second cas concerne les collectionneurs qui ne veulent pas se séparer physiquement de leurs films. Si nous souhaitons les projeter, nous les contactons pour emprunter la copie. Nous la réparons, la reconditionnons et la projetons, avant de la retourner à son propriétaire. Chaque élément déposé est expertisé et documenté, ce qui permet de découvrir des informations que parfois les collectionneurs eux-mêmes ne connaissaient pas[5]De nombreuses informations contenues sur le film ou sur les manchettes des pellicules (les bords du film) permettent la compréhension de l’élément filmique ; par exemple le nom du fabricant de la pellicule (Pathé, Agfa, Gevaert, Eastman, Kodak…) et les symboles inscrits par celui-ci permettent notamment la datation. Les perforations, les collures, le cadre, et les éléments rephotographiés sont tout autant importants dans l’expertise.. Nous avons par exemple projeté l’année dernière une copie d’Easy Rider (1969). Or le collectionneur qui nous l’a déposée ne savait pas qu’il s’agissait d’une copie d’origine en technicolor. Cinquante ans après, cette information nous permet de situer la copie dans le temps et de lui redonner vie.

Quelles sont les différentes réparations qu’effectuent les membres de Cinémathèque16 afin de projeter le film de nouveau sans menacer sa conservation ?

Les copies peuvent nous arriver endommagées. Il faut reconnaître que certaines pratiques des collectionneurs, même les mieux intentionnés, n’étaient pas toujours très judicieuses. Par exemple, beaucoup ont utilisé le scotch sur les copies car il se présentait comme un outil très pratique pour réparer une déchirure ou un dommage. Aujourd’hui nous savons que le scotch contient des colles acides qui attaquent le film, mais aussi la spire d’avant, et celle d’après[6]La spire est un tour complet de la pellicule autour du noyau central.. De la même manière, les collectionneurs avaient souvent une « tambouille » grasse à base d’essence vendue par leur marchand de film qu’ils badigeonnaient sur les pellicules. Ce geste n’avait pas de mauvais effet à court terme car il assouplissait le film mais il le rendait aussi terriblement gras. Trente ans après cette graisse s’est figée et les pellicules collent dans le couloir du projecteur. Ce travail de réparation consiste en refaire les collures abîmées mais aussi de nettoyer les copies et retirer la graisse. Nous rajoutons des amorces, car souvent les collectionneurs n’étaient pas très bien équipés et commençaient par « manger » l’amorce d’origine, puis le début du générique et ainsi de suite. Notre but est de recueillir la copie et de mettre un terme à ces manipulations parfois un peu maladroites. La force du 16 mm est d’être un format réparable presque à l’infini. Comme nous souhaitons aussi pouvoir projeter ces copies, nous les réparons dans les conditions les plus respectueuses possibles. Nous mettons un peu de Perf-fix[7]Petit morceau de scotch perforé aux dimensions des perforations du film (35 mm, 16 mm, etc) permettant la réparation de celles qui sont abîmées, arrachées ou manquantes., le plus finement possible, quand les perforations sont abîmées. Toutes les collures scotch sont converties en collures à la colle[8]Les collures correspondent aux raccords entre 2 différents fragments de pellicule, elles peuvent être réalisées de différentes manières : avec du scotch (ruban adhésif) ou de la colle spéciale, ou encore par ultrason. car nous savons que celles-ci ne détérioreront pas le film. Toutes ces actions ont pour objectif de pouvoir montrer le film à un public aujourd’hui.

Comme tu l’as souligné à plusieurs reprises, l’une des activités de Cinémathèque16 est la projection. Peux-tu nous en dire plus sur cette facette de l’association ?

La troisième dimension de notre action, après la réparation et la conservation, est en effet la projection des films dans leur copie d’époque. Nous avons aujourd’hui dans nos collections à peu près 700 films. Les copies qui ne sont pas très belles ne seront probablement pas montrées à moins qu’elles puissent présenter un intérêt pour les spectateurs autre que leurs qualités esthétiques. Le projet est avant tout de réhabiliter le support argentique et plus encore le 16 mm qui a une assez mauvaise réputation, notamment à cause des multiples retirages. C’est pourquoi cela ne nous intéresse pas de montrer une copie issue d’une sixième génération[9]Certaines copies peuvent avoir subi des retirages à des époques ultérieures, souvent à partir d’éléments intermédiaires mais parfois même de copies pour le 16 mm, ce qui explique une altération de la qualité esthétique. d’un film de Charles Chaplin. Voir le visage de Charlot tout blanc et son chapeau excessivement noir ne donne pas l’impression que le support soit très noble. A l’inverse, projeter La Soif du Mal (1958) d’Orson Welles dans une superbe copie 16 mm datant de l’époque de la sortie du film et dans les conditions de la salle de cinéma, c’est vraiment magnifique !

Images de la copie 16 mm projetée le 11 novembre 2018 dans le cadre du cycle Influences expressionnistes
Cinémathèque16 programme cette année un cycle de séances autour de l’expressionnisme au Club de l’Etoile. C’est un choix ambitieux, d’autant plus qu’il y a au programme des films auxquels on ne s’attend pas pour parler de cette thématique. Comment ce programme a-t-il été construit ?

Nous avons choisi l’expressionnisme comme fil conducteur de ce cycle de séances dans une acception assez large. Les ondes de choc, aussi bien esthétiques que thématiques, qu’a provoqué ce mouvement nous intéressaient plus que les quelques films identifiés comme « expressionnistes » qui ont été montrés et étudiés à de multiples reprises. Nous souhaitions faire ce parcours dans le temps, à rebours, de La Soif du Mal de Welles en 1958, qui rend très clairement hommage à l’expressionnisme, pour revenir à la fin du cycle au Cabinet du Dr Caligari (1920) de Robert Wiene, sans doute le film le plus emblématique de ce mouvement. Pour concevoir chaque programmation, nous mettons par ailleurs un point d’honneur à partir de notre collection et des films dont nous disposons, contrairement à ce qui peut se faire dans d’autres structures. Nous souhaitons avant tout valoriser ce fonds, c’est pourquoi nous partons la plupart du temps de ce qui est réellement disponible sans chercher tel ou tel film à tout prix, par n’importe quel moyen et sans se préoccuper du support.

A l’heure du numérique, pourquoi continuer d’aller voir des films en pellicule ?

Le souhait des membres de Cinémathèque16 est de sensibiliser le public au film sur pellicule, alors qu’il y a une tendance à oublier qu’il constituait pendant plus de cent ans la nature même du cinéma. Le 16 mm conserve une caractéristique primordiale et magnifique pour les personnes qui y sont sensibles, et que l’on espère de plus en plus nombreuses, qui est le grain. Avec les nouvelles technologies, le grain, comme le flou d’ailleurs, sont souvent considérés comme des ennemis à évincer. Certains les considèrent comme des défauts qu’il faudrait corriger. Cependant le grain est constitutif de la pellicule et de l’image impressionnée, tout comme le flou est constitutif de la profondeur de champ. En proposant des projections de ces copies 16 mm, nous donnons à revoir une expérience qui est difficilement visible aujourd’hui. D’ailleurs, je parle de l’image mais il existe aussi un grain sonore de la piste optique. C’est un grain historique très différent de ce qui peut être entendu en DVD, en Blu-ray ou en DCP, ce qui le rend particulièrement précieux. Lorsque les films sortent en DVD, le son est la plupart du temps nettoyé de ses imperfections[10]Les éléments films détériorés engendrent des modifications sur la piste sonore : des micro-ruptures (« clicks »), des altérations du son (« plop »), et du souffle (aussi appelé « bruit »).. En 16 mm, le son à une toute autre nature. Nous faisons la promotion du grain argentique, parce que nous sommes convaincus que c’est quelque chose de beau et d’authentique. Il est certain que ce que nous montrons lors de nos projections va à contre-courant de ce que les spectateurs ont l’habitude de voir. Les images ont beaucoup de personnalité : les noir et blanc sont très tranchés et contrastés. D’une certaine manière, on peut considérer que l’expérience que nous propose le 16 mm, grâce ses qualités esthétiques, est non reproductible. Les copies que nous projetons ne sont pas en circulation, ni destinées à être montrées des dizaines de fois. La copie d’époque de La Soif du Mal, que nous avons projetée en novembre, sera peut-être prêtée par Cinémathèque16 à d’autres archives pour être diffusée dans des conditions spécifiques et contrôlées, puisque c’est un dépôt dont nous sommes les garants. Mais ce n’est pas une copie destinée à une exploitation régulière.

Est-ce qu’il n’y a pas une forme de nostalgie dans cette démarche ?

Non, ce que nous proposons au public n’est pas de l’ordre de la séduction immédiate ni du consommable. Nous projetons parfois des films en version française doublée, ce qui peut dérouter les cinéphiles. Quand un acteur n’a pas sa voix d’origine mais celle d’un doubleur, il est vrai que ce n’est pas très séduisant au premier abord. Avec un certain recul, on peut cependant y reconnaître une qualité d’époque, qui est constitutive de l’épaisseur historique de l’œuvre. Montrer des films 16 mm en copie originale permet une expérience riche qui peut être de l’ordre du plaisir instantané, mais aussi d’une émotion patrimoniale, qui mêle la curiosité et la recherche. Voir une copie ancienne, c’est voir quelque chose de singulier qui va à l’encontre de la société de consommation dans laquelle nous vivons aujourd’hui où tout le monde consomme quelque chose de très uniformisé. De nos jours, les copies 16 mm que nous possédons ont un caractère unique. Par exemple, c’est déjà exceptionnel de voir un film américain doublé en français avec un générique traduit. Nous avons aussi une copie noir et blanc de Fenêtre sur Cour (1954) d’Alfred Hitchcock, dont l’existence est liée aux pratiques commerciales de la Paramount qui faisait tirer des films couleur, en noir et blanc pour le 16 mm. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le noir et blanc n’est pas du tout ridicule, mais au contraire très intéressant car c’est un film ordinairement admis comme étant en couleur. Cela change totalement notre réception de l’œuvre et rend cette expérience unique. De la même manière la copie d’Easy Rider dont nous avons déjà parlé, est une copie « Open matte »[11]L’open matte correspond à un affichage 4/3 d’un film originellement projeté dans un format plus large (1.85, 2.35, etc) à partir de l’élément film non recadré (plein cadre), donc en rajoutant des parties de la pellicule, elle-même exposée sur une hauteur plus grande que celle projetée en salle. avec un ratio d’image en 1.33 correspondant au ratio du 16 mm, au lieu du ratio 1.85 de la distribution commerciale du film en 35 mm. Ainsi, dans cette copie au format 4/3 l’image se trouve agrandie en haut et en bas par rapport à ce qu’ont l’habitude de voir les spectateurs. L’un des défis que nous nous sommes donné est de faire redécouvrir des films que nous pensons être connus mais dans des conditions qui sont désormais inconnues.

Comment se déroulent les séances ?

L’une des ambitions de Cinémathèque16 est de réanimer l’idée du cinéma de quartier. C’est pourquoi nous projetons des films de long-métrages, mais aussi des avant-programmes constitués de court-métrages, d’actualités filmées et de bandes annonces anciennes. Nous considérons qu’aller au cinéma ce n’est pas seulement venir voir un long-métrage, entrer dans la salle, et regarder un film. Pour nous il s’agit d’une expérience collective beaucoup plus globale. D’ailleurs comment voir les actualités cinématographiques anciennes autrement aujourd’hui alors qu’elles ne sont pas disponibles par ailleurs ? Ces documents ont une valeur historique inestimable. Ils sont un témoignage irremplaçable de l’époque. Il en est de même pour les bandes annonces qui sont, à certains égards, encore plus rares que les films eux-mêmes dans la mesure où elles n’ont pas fait l’objet d’un intérêt particulier, ni d’une conservation systématique. Nous montrons également des affiches anciennes, quand nous le pouvons celle du film projeté, accompagnée d’autres affiches dans la même thématique. En d’autres termes nous cherchons à renouer avec une expérience de cinéma authentique et complète.

Il y a une dimension pédagogique dans vos séances. Comment transmettre l’histoire du cinéma par la projection ?

Nous souhaitons éveiller à la matérialité du film, c’est-à-dire dire à ce que l’on voit et l’expliquer. Par exemple, cette copie de la Soif du mal est un tout petit peu instable contrairement à ce que les spectateurs voient lors d’une projection numérique. Avant la séance, nous avons expliqué pourquoi. En l’occurrence, le collectionneur, un certain Monsieur Paupaul, a utilisé un produit sur son film qui est devenu visqueux et accroche maintenant dans le couloir du projecteur. Nous l’avons nettoyé avec de l’isopropyle trois ou quatre fois, jusqu’à ce que cela nous semble acceptable. Chaque particularité de la copie sera présentée aux spectateurs : ici en l’occurrence, au milieu du film, la pellicule Kodak fait place à de l’Agfa avec un tirage un peu plus contrasté. Nous montons les bobines bout à bout quand cela est nécessaire, sans ne rien couper ; c’est pourquoi l’amorce d’origine, qui n’était pas destinée à être vue, est projetée. Aujourd’hui nous faisons le choix de la montrer, mais le plus important est d’expliquer pourquoi.

À terme, quelle est l’ambition de Cinémathèque16 ?

Nous accomplissons déjà la plupart des activités qui font partie des attributions des archives (conservation, réparation et valorisation), bien que nous n’ayons pas encore tous les moyens nécessaires pour le faire. Par exemple les conditions d’hygrométrie et de température recommandées ne sont pas totalement atteintes, mais nous y travaillons petit à petit. Pour l’instant notre projet intrigue. Au début, il suscitait des sourires amusés mais il a finalement fait son chemin et beaucoup le trouvent un peu moins saugrenu. La démarche commence à être prise au sérieux, mais elle va tellement à contre-courant des tendances actuelles que nous savions que ce ne serait pas facile. À terme, nous souhaitons que la valeur de notre travail autour du 16 mm soit reconnue par la communauté des archives. Pour l’instant Cinémathèque16 fonctionne grâce à des membres actifs et un petit budget. Nous avons des accords avec une archive qui nous cède ses boîtes pour des reconditionnements. Notre ambition est de ne jamais renoncer et rester en capacité de montrer des copies originales d’époque aussi longtemps que possible puisque c’est l’essence même de Cinémathèque16.
Nous cherchons toujours des membres pour nous aider activement mais la simple adhésion est aussi d’un grand soutien[12]Plus d’informations sur l’association, son actualité et les modalités d’adhésion sur la page Facebook de Cinémathèque16. L’ampleur de la tâche est énorme, c’est pourquoi tout cinéphile, collectionneur, ou passionné peut rejoindre cette aventure !

Propos recueillis par Garance Fromont et Rémi Llorens

© Crédits photo : Cinémathèque16


Notes   [ + ]

1. Le film 9.5 mm (aussi appelé Pathé Baby) fut commercialisé à partir de décembre 1922 et possédait une perforation centrale pour l’entraînement du film. A ses débuts ce procédé développé par Pathé servait à exploiter leur catalogue pour une utilisation dans le cadre familial. Les films étaient vendus dans des versions réduites pouvant tenir dans une cartouche métallique contenant une dizaine de mètres de pellicule.
2. Les premiers films 35 mm, fabriqués à base de nitrate de cellulose hautement inflammable (entre 150 et 190°C), peuvent brûler spontanément lors de leur décomposition. De plus le nitrate de cellulose dégage de l’oxyde d’azote lors de sa combustion qui auto-alimente le feu même en atmosphère totalement privée d’oxygène ou dans l’eau. Les films nitrate ont été utilisés jusqu’en 1953 puis remplacés par le support acétate dit de sécurité (safety) et enfin à partir des années 1980 par le support polyester.
3. Selon le CNC pour une conservation idéale, les films acétate doivent être stockés à une température entre 5 et 10°C avec 35% (± 5%) d’hygrométrie : http://www.cnc-aff.fr/internet_cnc/internet/aremplir/parcours/restauration/pages/restauration_filiere_photochimique.pdf
4. Lente décomposition chimique du support acétate qui se désolidarise, génère de l’acide acétique (vinaigre) et dégage une forte odeur. Le film rétrécit (ce qui est appelé retrait), se déforme et perd de sa plasticité. Un film vinaigré peut contaminer d’autres pellicules proches.
5. De nombreuses informations contenues sur le film ou sur les manchettes des pellicules (les bords du film) permettent la compréhension de l’élément filmique ; par exemple le nom du fabricant de la pellicule (Pathé, Agfa, Gevaert, Eastman, Kodak…) et les symboles inscrits par celui-ci permettent notamment la datation. Les perforations, les collures, le cadre, et les éléments rephotographiés sont tout autant importants dans l’expertise.
6. La spire est un tour complet de la pellicule autour du noyau central.
7. Petit morceau de scotch perforé aux dimensions des perforations du film (35 mm, 16 mm, etc) permettant la réparation de celles qui sont abîmées, arrachées ou manquantes.
8. Les collures correspondent aux raccords entre 2 différents fragments de pellicule, elles peuvent être réalisées de différentes manières : avec du scotch (ruban adhésif) ou de la colle spéciale, ou encore par ultrason.
9. Certaines copies peuvent avoir subi des retirages à des époques ultérieures, souvent à partir d’éléments intermédiaires mais parfois même de copies pour le 16 mm, ce qui explique une altération de la qualité esthétique.
10. Les éléments films détériorés engendrent des modifications sur la piste sonore : des micro-ruptures (« clicks »), des altérations du son (« plop »), et du souffle (aussi appelé « bruit »).
11. L’open matte correspond à un affichage 4/3 d’un film originellement projeté dans un format plus large (1.85, 2.35, etc) à partir de l’élément film non recadré (plein cadre), donc en rajoutant des parties de la pellicule, elle-même exposée sur une hauteur plus grande que celle projetée en salle.
12. Plus d’informations sur l’association, son actualité et les modalités d’adhésion sur la page Facebook de Cinémathèque16