Sunset

Un film de László Nemes

Naissance d’une femme

Contexte : 1913, au cœur du conflit Austro-Hongrois. Irisz Leiter revient à Budapest après avoir passé son enfance dans un orphelinat. Elle cherche un frère qu’elle n’a jamais vu. La guerre civile est sur le point d’éclater. Le vieil empire ne tient que sur la gloire passée des Habsbourg, qui s’effrite du fait de l’évolution des mœurs et des tensions internes.

« Seul ce qui est refusé occupe le désir, seul ce qui est interdit irrite la convoitise, et moins les yeux avaient à voir, les oreilles à entendre, plus la pensée se repaissait de rêves. » Le monde d’hier, Stefan Zweig.

Pour l’instant, je ne suis personne. Orpheline à l’âge de deux ans, mes parents laissent derrière eux un nom que je porte comme un espoir et un fardeau. Je passe mon enfance dans un orphelinat, indifférente à ceux qui m’entourent, aspirant à m’échapper, ne pensant qu’à venir au monde et me trouver moi-même. Laissant derrière moi ce qui est immobile, j’arpente, le moment venu, des arcanes secrètes – toutes autres que celles que je connaissais – où un murmure fait et défait, où les gens ne se parlent que derrière des flots de draperies et de songes. Et qui pourtant, au premier abord, semblent innocentes. Ces ateliers sur lesquels sont dressés le travail au plateau et à la presse, un artisanat doux et délicat fait de tresses et de pièces de tissu tournoyants. Ils appartiennent à la chapellerie Luter, à ce nom qu’on m’a donné : un espace clos et nimbé de lumières, croulant sous les effluves de sophistication et les visages hypocrites, parmi lesquels je reconnais en premier les accaparants – le nom que j’ai donné aux hommes et aux regards qu’ils posent sur moi. Bientôt, on pose un chapeau sur mon visage, d’où jaillissent deux yeux brillants et pervenches, témoins de la dérive d’un monde entre deux feux. Je parais innocente, pourtant je ne le suis pas. Je sors de la chapellerie et remonte pas à pas, agitée, le chemin sinueux de mes racines distillées dans Budapest tel un jeu de pistes. Il ne s’agit pourtant que de la reconstitution lente de souvenirs inexistants et intangibles. L’endroit où je suis née ne me rappelle rien, pas même les photos qui parcourent les murs.

Moi, Irisz, crois me souvenir d’un ami. J’eus vent de toi car l’on disait que tu étais mon frère et je te reconnus avant même que tu sois là, parce que je t’attendais. Je désirais inlassablement rencontrer un ami au milieu de cette foule de gens que tous les jours, je vois sans voir. Parce qu’au fond, tu es comme moi et quand bien même je t’aurais forgé de toutes pièces, il faut bien que tu existes quelque part. Si tu n’existais pas, je serais si seule. Bien plus que je ne le suis maintenant. On t’a donné le nom de Kálmán, qui signifie « ce qu’il reste ». Tu es, en effet, la seule chose qui m’habite un tant soit peu. Ma recherche me mène en premier lieu dans les vestiges de l’Ancien Monde où je croise une comtesse que je suis inlassablement du regard, car elle représente ce que je ne suis pas. Elle porte sur elle une féminité à laquelle nous condamnent les accaparants. Je me retrouve chez elle, et étendue sur un divan, son visage n’est plus resplendissant comme autrefois. Le chapeau qu’elle s’était choisie à la chapellerie ne pare plus son beau visage : une femme frêle et fragile me fait face. Je pense à ces hommes et à ces femmes, à leurs visages émaciés qu’on camoufle sous les enduits de poudre, au dernier visage de l’Aristocratie. Un homme pénètre chez cette femme. Je ne le connais pas. Je suis cachée, et il ne me voit pas. Il la déshabille, dévoilant son dos recouvert de stries écarlates. Lorsqu’il la frappe, chaque coup se répercute dans mon esprit comme la prise de conscience d’un monde de violence inhabité par l’homme et ses regards qui me dévisagent, me scrutent et me déshabillent quand bien même je ne leur en donne pas le droit.

Kálmán est un homme, lui aussi. Peut-être est-il différent. Mais personne ne me donne plus de renseignements sur Kálmán. Il aurait quitté la ville. Il aurait tué quelqu’un. Il aurait vécu ici ou là, mais en vérité, personne ne sait même qui il est, si bien que moi aussi je me mets à douter de son existence. N’est-il que la part de moi qui a profondément besoin de quelqu’un ? La forme masculine d’un élan de vie ? [1]L’écrivain Daphné du Maurier avait à cet égard une magnifique formule : elle disait qu’en tant que féministe, elle était inhabitée par une forme d’énergie masculine, brisant ainsi la frontière entre les genres (« a decidedly male energy »).. Je ne veux plus de cette femme frêle, vêtue du bleu doucereux des enfants, je ne veux plus être innocente, et me le prouvant j’en viens à tuer quelqu’un. Peut-être en ai-je toujours eu envie. Tentant de fuir la ville, je traverse un cours d’eau. Un inconnu vient à ma rencontre. Je n’ai pas confiance en eux. Il me rappelle ceux que j’ai croisés un peu plus tôt alors qu’il faisait nuit et qui m’ont entouré de leurs barbes hirsutes, de leurs cheveux gras et de leurs yeux dévorants. On me tira les cheveux, me faisant tomber, et mes cris n’y changèrent rien. Et maintenant lui, alors que s’échappe une frénésie hurlante qui boue depuis si longtemps, et que de mes mains tremblantes, je saisis la rame, le frappe jusqu’à ce qu’il ne bouge plus, jusqu’à ce que son crâne dévoile un liquide écarlate et rosé qui se mélange aux bleus jumeaux de la rivière et de l’Aube. Alors seulement, je ne suis plus la même et je troque, à mon retour en ville, ma robe azur pour un habit violacé. Ce n’est pas assez. C’est en noir et en homme que je me sens le mieux, car en devenant moi-même, j’affronte enfin le regard des accaparants. Je quitte la ville agonisante, vaste fournaise inhospitalière et inconnue. J’attendais tout cela. J’attendais de me trouver dans la cavité terreuse où je suis aujourd’hui, entre le monde d’hier et de demain, où les cris des hommes se mêlent au sang et à la poussière. Où, parmi les inconnus, alors même qu’en cet endroit personne ne connaît notre nom, je me suis enfin trouvée moi-même. Kálmán est peut-être simplement moi.

Notes   [ + ]

1. L’écrivain Daphné du Maurier avait à cet égard une magnifique formule : elle disait qu’en tant que féministe, elle était inhabitée par une forme d’énergie masculine, brisant ainsi la frontière entre les genres (« a decidedly male energy »).