Dernier Amour

Un film de Benoît Jacquot


Dernier Amour part d’une belle idée, celle de brosser le portrait du séducteur amoureux (topos littéraire de Solal à Valmont) en un biopic fantasmé de Giacomo Casanova (Vincent Lindon) et son coup de foudre avec Marianne de Charpillon (Stacy Martin), une courtisane aussi rompue que lui aux affaires du désir. Construit autour de flashbacks – Casanova, âgé et rédigeant ses Mémoires, relate cet épisode à une jeune inconnue (Julia Roy) – le film est prétexte à la problématisation du sentiment amoureux : comment faire durer celui-ci lorsqu’il affecte deux personnes qui y sont réfractaires (Casanova confie à son ami Lord Pembroke, au début du film, qu’il s’est toujours lassé de ses amantes au bout de quelques mois) et ne l’ont jamais connu ?

Ils tenteront ainsi de préserver leur amour par une abstinence forcée, pensant que seul ce choix fera de l’autre un objet éternellement désirable. Le déploiement de la séduction repose alors sur une structure très schématique. De manière à traduire l’intensité des sentiments de Casanova pour Marianne, chaque séquence alterne entre une scène avec l’être aimé puis avec une amante dont il est indifférent – la chanteuse lyrique La Cornelys (Valeria Golino) ou encore Mlle Stavenson (Nancy Tate). Les scènes avec l’être aimé se déroulent quant à elles toujours de la même façon : 1) elles sont introduites par une tentative de séduction des amoureux, qui jouent au jeu du chat et de la souris, 2) puis s’achèvent sur le refus de l’un ou de l’autre, destiné à préserver leurs sentiments. Cette logique souffre d’une narration poussive, à l’exemple de deux scènes analogues, où pour varier du schéma habituel, l’interruption du désir (Marianne et Casanova sont à deux doigts de faire l’amour) est forcée par l’arrivée d’une personne tierce : la première fois par la mère de Marianne, la deuxième fois par Mlle Stavenson, alors qu’ils se perdent (métaphore éculée) dans un labyrinthe. Dans l’ensemble, le perpétuel chassé-croisé apparaît comme une succession de séquences bavardes où les amants, après s’être éconduits, tentent de sonder le sentiment amoureux, et le mystère à l’oeuvre dans leur coup de foudre mutuel. Le lien affectif, s’il se comprend certes par les correspondances entre les personnages, perd à être explicité sans cesse – tentative qui culmine lors d’une scène monologuée, où Marianne fait comprendre à Casanova qu’elle l’aime parce qu’il lui avait offert, étant petite, des boucles de chaussures alors qu’elle se trouvait dans le besoin.  

S’il s’épanche sur l’un des plus illustres séducteurs de l’histoire, le film s’avère peu ou prou dénué d’érotisme. Il souffre de métaphores pesantes, la grivoiserie du séducteur étant figurée par son rapport à la nourriture : sa première action en arrivant à la cour londonienne est d’avaler des huîtres avec un air appuyé ; il compare ensuite, lors d’un repas, sa boulimie à ses irrépressibles pulsions ; une scène de séduction entre les amoureux consiste en la préparation d’un chocolat chaud (et donne lieu à un imaginaire sexuel peu inventif : « Il faut que le lait soit brûlant » dit-elle ; « Oui, mais là on se brûle » lui répond-il ; « Mais vous êtes plus fort que tout le monde, vous y résistez » achève-t-elle alors). Ce sont au demeurant moins les scènes de sexe (de Casanova avec ses amantes, de Marianne avec ses clients), distillées çà et là pour rappeler qu’on a bien à faire à deux aguicheurs, qui font naître l’érotisme, que leurs échanges de regards furtifs et les sourires malicieux de Marianne – traits malheureusement sous-exploités, ce qui est d’autant plus curieux que le choix de l’actrice, éminemment sensuelle dans Nymphomaniac, semble évident.

Le film n’a dès lors plus rien à offrir hormis un ensemble formel et propret, constitué de scènes d’apparat figées et d’une littéralité déjà à l’œuvre dans Journal d’une femme de chambre, où le cinéaste s’en tenait à la lettre au récit de Mirbeau. Suivant la même logique, Dernier Amour n’est que la transcription des confessions de Casanova. Il finit d’ailleurs son récit (Marianne, lasse du chassé-croisé, disparaît du jour au lendemain, le laissant éternellement endeuillé) et statue qu’ultimement, hommes et femmes ne peuvent être amis – ce qui n’est pas sans quelque sexisme – et que l’amour ne se définit que par la souffrance (« Il faut bien souffrir pour savoir qu’on a aimé »). La jeune femme inconnue (dont le rôle n’a été que fonction, n’ayant jamais eu d’appui sur les propos du confesseur) et le vieil homme se tiennent alors devant une fenêtre par laquelle percent les rayons d’un soleil aveuglant, lumière divine confortant les mots ainsi prononcés, et le séducteur, parvenu à en tirer une définition, a résolu la problématisation du sentiment amoureux.