Boucle autoréflexive chez Jia Zhangke: d’Unknown Pleasures à Ash is purest white

2001 est une année essentielle à l’appréciation des capacités de récapitulation historique que l’on peut donner au cinéma chinois de la “sixième génération”[1]La sixième génération de réalisateurs chinois est le surnom donné à cette lignée de cinéastes héritiers de la cinquième (Chen Kaige, Zhang Yimou, …), apparue au tournant des années 90-2000.. C’est par exemple la sortie de Beijing Bicycle (2001) de Wang Xiaoshuai, premier film à évoquer la figure du mingong, ces travailleurs devenus migrants au sein de leur pays sous la contrainte des récentes mutations de celui-ci. Jia Zhangke, autre cinéaste de cette période, usera également à plusieurs reprises de ce nouvel acteur vernaculaire dès l’année suivante, tout en retournant à plusieurs reprises vers l’année 2001. Abordons brièvement l’énoncé du troisième long-métrage du metteur en scène chinois sorti en 2002. Unknown pleasures clôt une trilogie (avec Xiao Wu, artisan pickpocket en 1997 et Platform en 2000) de long-métrages ayant pour point commun de proposer la peinture d’une société chinoise de la fin du XXème siècle, alors en pleine mutation, dans son rapport avec la jeunesse, celle que Zhangke nomme “Birth Control Generation”. Le récit s’organise autour de l’amitié entre deux jeunes habitants de Datong – dans la province du Shanxi, région pauvre et minière de Chine centrale -, sans le sous, sans réel travail et sans perspective d’avenir. À la manière des deux précédentes œuvres du cinéaste: apathie, paresse, désarroi et cynisme habitent la plupart des scènes présentant les deux personnages. L’un d’eux, Bin Bin, s’amourache de la danseuse Qiao Qiao, incarnée par Zhao Tao – égérie et compagne du cinéaste -, peut-être par défi, ou bien volonté d’échapper à son quotidien. Par la suite se complète un triangle amoureux par la présence d’un autre prétendant appartenant au monde de la pègre, qui va accentuer le sentiment d’impuissance se dégageant de Bin Bin. L’intuition amenée par le film s’articule autour d’un trope filmique singulier : la boucle. Notre premier jet s’empressera de l’analyser localement, par le biais d’Unknown Pleasures, puis nous essayerons d’agrandir cette boucle à l’œuvre de Jia Zhangke, travaillant alors la reprise de certains motifs avec le dernier film de son oeuvre: Ash is purest white (2018).

“Deux encerclements par le corps: deux boucles filmiques textuelles”
Logique de la répétition: une boucle filmique chez Jia Zhangke

La scène d’Unknown pleasures qui nous intéresse réunit les trois composantes du triangle amoureux dépeint. Dans un premier temps, Bin danse avec Qiao Qiao, puis celui-ci est pris à partie par les “seconds” de son opposant : Qiao San. Suit alors un plan nous montrant le jeune homme, auquel on demande s’il est en train de passer un bon moment, ce à quoi il répond par l’affirmative avant de recevoir une claque. Cet évènement est répété textuellement environ une dizaine de fois : il s’agit de notre première itération de la boucle.

Seconde itération dans le film du trope remarquée : plus tard dans le film, Qiao Qiao cherche à sortir du van de son ex-compagnon. Le plan en question s’établit en qualité d’écho à celui du passage à tabac : la jeune femme essaye à plusieurs reprises de s’échapper par la droite du cadre, mais est retenue par son ancien amant qui va alors la ramener vers son point d’origine opposé : elle ne peut accéder au hors-champ. Ces deux itérations de ce que nous désignerons ici par l’expression “boucle locale”, convoquent tous deux un corps violentant un autre corps. Cet enfermement par un autre corps répond au cloisonnement à un même plan, délimité par son cadre et répondant à un temps sans ellipse, un temps typiquement humain.

La boucle filmique se présente comme un trope aux multiples manifestations. Elle peut être au centre du dispositif (le film d’exposition s’y est attardé à plusieurs reprises, aimant répéter textuellement une séquence d’images animées), narrative (un exemple parmi tant d’autres: Un jour sans fin (1993) d’Harold Ramis), sous forme de boucles multiples (on pense au Je t’aime, je t’aime (1968) d’Alain Resnais, répétant maladivement la même scène de voyage dans le temps) mais aussi locale [2]Jacques Aumont, Le départ de et la boucle, séminaire donné sur l’université Aix-Marseille le 7 février 2019.. Nos deux scènes s’inscrivent dans la dynamique de la boucle locale, la répétition textuelle d’une action au sein d’un même plan. Jacques Aumont évoque à propos de ce phénomène de la boucle cinématographique locale sa “forte charge de réel” [3]Ibid.ainsi que l’important effet de “dissociation entre l’image et la mécanique invoquée”[4]Ibid.. L’unité de plan renforce cette proposition : user de la mécanique de la boucle afin de focaliser l’attention sur un évènement ou un motif.
Revenons à la scène se déroulant dans la boîte de nuit, un motif a échappé à notre rapide analyse : il s’agit de l’arme de poing. Le plan suivant la répétition de l’agression nous ramène sur la piste de danse. Un cut amorce une ellipse temporelle: on y voit la bande de Qiao San en train de s’amuser pendant que leur chef, de son côté, est retourné auprès de l’objet de la mésentente. Au sein de la scène en question, le gangster, dansant avec le personnage incarné par Zhao Tao, fait tomber son arme à feu sur la piste, créant alors un moment de gêne. Dans Ash is purest white, sorti en 2018, la caméra de Jia Zhangke filme à nouveau cet évènement. En effet, au début du film les deux protagonistes, un gangster incarné par Liao Fan et sa compagne joué par Zhao tao dansent sur le même YMCA déjà cité dans Unknown Pleasures. Similairement à la scène précédemment mentionnée, l’homme va faire tomber son revolver sur le sol de la boîte nuit. Ce processus d’auto-citation interroge le spectateur habitué au cinéma de Jia Zhangke, l’attention se focalise sur le souvenir de cette scène. Pourquoi reprendre un même événement près de vingts années plus tard ?

Hypertextualité chez Jia Zhangke : boucle entre les films

Mon intuition repose sur la préexistence de jeu d’auto-citation repérable dès les premières oeuvres de Jia Zhangke. Un célèbre jeu d’intertextualité figurait déjà dans Unknown Pleasures avec la citation directe du premier longs-métrage de Jia Zhangke: Xiao Wu, artisan pickpocket (1997). Dans l’une des scènes d’Unknown Pleasures, Hongwei Wan, reprenant littéralement son rôle éponyme de Xiao Wu, apparaît en temps que vendeur de films illégaux. Les trois films proposés par l’acteur-vendeur sont Xiao Wu, Platform et Love will tear us apart[5]Intéressante reprise du nom de la plus célèbre chanson de Joy Division, groupe britannique des années 80, que l’on peut rapprocher avec le film de Zhangke, Unknown Pleasures, nom du premier album du groupe. Toutefois, dans le dossier de presse, le metteur en scène ne cite pas le groupe dans l’explication de son choix de titre international., premier long de Yu Lik-Wai, chef opérateur des œuvres citées jusqu’ici. Ce jeu d’interférence permet de mettre en valeur la qualité de cinéaste fabriquant sa réputation dans son pays par le biais d’un circuit de diffusion illégal impliquant chez la jeunesse chinoise une évolution des pratiques de consommation culturelles.

Revenons sur la scène de la perte de l’arme à feu et inventorions les motifs repris dans Ash is the purest white. Tout d’abord on retrouve le pistolet, important élément diégétique futur et geste textuelle basique d’où vient l’intuition. Puis la danse sur le YMCA des Village People, symbolisant dans les deux films le début des années 2000 chinoises et l’ouverture à la culture populaire occidentale. Au delà des montagnes (2015), entre autres, usait déjà de ce procédé de mise au point chronologique en introduction avec le Go West des Pet Shop Boys. Il est important de mentionner le choix de casting de Zhao Tao, éminence féminine incontournable du cinéma de Zhangke, invoquant par sa présence la quasi-totalité de la filmographie du cinéaste de Still life. Enfin, la réutilisation de l’année 2001 se présente pour le cinéaste tel un véritable point nodal de l’échange entre les deux longs métrages. La citation historiographique habite son film : développement des autoroutes, multiplication des mingong, annonce des JO de 2008, introduction aux loisirs occidentaux avec la boîte de nuit, incident d’Hainan, etc. Il place l’année au centre d’un réseau réflexif interrogeant l’évolution de la Chine en rapport avec son œuvre personnelle, œuvre qui, avec ses deux dernières entrées, peut avoir tendance à se refermer sur elle-même à l’image d’une possible propagation des boucles locales présentées. Exception faite des constantes expérimentations de format vidéo, l’auteur oscillant entre 35mm et vidéo et même pratiquant plusieurs formats dans une même œuvre tel que le montre Au-delà des montagnes(2015), où se succède 1,37:1, 1,66:1 puis 2,35:1. Ce choix esthétique s’inscrivant dans notre idée de boucle peut se réclamer, grâce à sa capacité d’évocation du récent développement de la vidéo haute-définition par exemple, d’un intérêt archéologique pour les mutations du pays.

Ash is purest white et Unknow Pleasures: une arme à feu tombée sur le dancefloor

Là où Unknown Pleasures racontait une jeunesse à la recherche de sa propre histoire, happée par l’électronique et la consommation aveugle de produits occidentaux, Ash is purest white  s’étend sur une vingtaine d’années et s’attèle à la représentation de destins amoureux sur fond de mutation sociale : le film lui-même se conclue sur le retour à la ville natale impliquant le regard sur les années écoulées. Ash is purest white est un film sur le retour et la récapitulation historique. Le réemploi d’un geste, d’une musique et de son actrice inscrit d’emblée le film dans un travail d’hypertextualité[6]« toute relation unissant un texte B (hypertexte) à un texte antérieur A (hypotexte) sur lequel il se greffe d’une manière qui n’est pas celle du commentaire. » Cf. G. Genette, Palimpsestes, Le Seuil, coll. « Poétique », 1982., se donnant moins un rôle réflexif que commentateur de son œuvre : la boucle confère l’acte de réécriture propre au palimpseste, concept impliquant une œuvre laissant apparaître des traces de versions antérieures. Ce retour, cette fermeture de la boucle, convoque à sa manière le palimpseste via sa puissance d’évocation naissant de son aptitude à retourner à un texte filmique existant (la scène de danse dans Unknown Pleasures) plutôt qu’à une époque. Le cinéaste fait plus que reprendre la scène de l’un de ses films de “jeunesse”, il le réécrit en l’englobant dans le projet filmique plus général de Jia. Le geste du cinéaste, reprenant une scène qu’il a filmé il y a plus de quinze ans, multiplie les interrogations et angles d’approches à son œuvre. Ce geste s’inscrit dans le beau projet de Jia, cinéaste qui dans les années 2010 a commencé a regardé l’avant de sa carrière. Il nous propose de réfléchir au film Ash is the purest white non moins comme une relecture mais davantage tel un palimpseste d’Unknown Pleasures, voire du début de sa filmographie. L’intuition peut nous amener plus loin : comment cette proposition s’inscrit-elle dans l’évolution des formes filmiques utilisées par son auteur ? Et plus généralement comment celle-ci s’inscrit-elle rétrospectivement dans les mutations socio-culturelles chinoises de la précédente décennie ?

Notes   [ + ]

1. La sixième génération de réalisateurs chinois est le surnom donné à cette lignée de cinéastes héritiers de la cinquième (Chen Kaige, Zhang Yimou, …), apparue au tournant des années 90-2000.
2. Jacques Aumont, Le départ de et la boucle, séminaire donné sur l’université Aix-Marseille le 7 février 2019.
3, 4. Ibid.
5. Intéressante reprise du nom de la plus célèbre chanson de Joy Division, groupe britannique des années 80, que l’on peut rapprocher avec le film de Zhangke, Unknown Pleasures, nom du premier album du groupe. Toutefois, dans le dossier de presse, le metteur en scène ne cite pas le groupe dans l’explication de son choix de titre international.
6. « toute relation unissant un texte B (hypertexte) à un texte antérieur A (hypotexte) sur lequel il se greffe d’une manière qui n’est pas celle du commentaire. » Cf. G. Genette, Palimpsestes, Le Seuil, coll. « Poétique », 1982.