Once Upon a Time in Hollywood

Dans Once Upon a Time in Hollywood, le nouveau film de Quentin Tarantino, le personnage le plus reconnaissable et le plus beau n’est autre que la ville elle-même. La démarche est à première vue quelque peu déroutante, le cinéaste se débarrassant de la plupart des maniérismes qui jusqu’ici ont fait son succès. Le film, par moments, peut sembler légèrement illustratif – comme si l’ambition du réalisateur (synthétiser en une idée globale l’atmosphère d’une ville comme point nodal, saisie à un moment particulier de son histoire) passait inévitablement par un ensemble de vignettes inégales. Certaines semblent désincarnées, à l’image de la seule et unique séquence de quelques secondes où apparaît Charlie Manson. D’autres sont plus inspirées, comme celle, bouffonne, qui voit Bruce Lee (Mike Moh) s’affronter à Cliff Booth (Brad Pitt). En effet, lorsqu’elle ne se limite pas à une illustration avoisinant le name-dropping, les figures traversant le cadre, même furtivement, participent de ce portrait mouvant et sublimé.


Le cinéaste dépeint en effet la ville comme un carrefour urbain où cohabitent aussi bien les célébrités vivant dans leurs vastes villas de Cielo Drive que les « hippies » qui ont trouvé refuge dans les baraques crasseuses du Spahn Ranch. Chaque personnage épouse un archétype, on pourrait même dire une idée de l’époque. Il en va ainsi de Sharon Tate (Margot Robbie) qui ne se dévoile pas tant comme personnage que dans sa fonction métaphorique. Elle apparaît furtivement, tantôt se déchainant à la Playboy Mansion, tantôt dans un jet privé aux côtés du jeune Polanski, se regardant enfin sur un écran de cinéma, traduisant finalement par une allégorie le pouvoir divinisant et iconologique de l’actrice de cinéma. D’autres personnalités se révèlent alors : Pussycat (Margaret Qualley), reconnaissable pour son short taille haute et son t-shirt arc-en-ciel, qui dit avoir dix-huit ans mais en paraît quinze. Symbole du parti pris du cinéaste, elle advient à un moment donné, croisant la route de Cliff, pour ne plus ressurgir ensuite, comme engloutie par les dédales sinueux de la ville. Membre de la « famille » de Charlie, elle passe ses journées à faire du stop, et voit défiler le paysage par les fenêtres des voitures d’inconnus, fonctionnant comme vectrice du versant inquiétant et mystérieux de la Mecque du Cinéma. Car tout un chacun, dans la Cité des Anges, et peu importe la classe sociale, cherche à voir ou à être vu – ce qui fait dire que le monde, tel qu’il est pensé par le cinéaste, serait conçu pour et par le pouvoir des images.

Plus encore que la star ou les hippies qui contemplent les figures qu’ils méprisent autant qu’ils idolâtrent, il y a Rick Dalton, personnage fitzgeraldien et acteur sur le déclin épuisant ses dernières cartouches dans une série médiocre, que Tarantino met au service d’un énième hommage au Western Spaghetti qu’il admire tant. Le choix des comédiens qui impartit est à cet égard extrêmement à propos – Timothy Olyphant, pour ne citer que lui, reflète son propre rôle, celui d’un acteur en galère ayant connu son heure de gloire une décennie plus tôt. Ce décadentisme où brille mélancolie et nostalgie fait dire que Once Upon a Time in Hollywood est l’œuvre la plus intime du cinéaste, tournant en dérision autant qu’elle admire un microcosme où bouillonne des figures aussi excentriques que monstrueuses. Cette construction, a fortiori, réunit un duo absolument grandiose : Rick Dalton/Cliff Booth (Leonardo DiCaprio/Brad Pitt), et pérennise le statut de deux immenses acteurs, dans un film conçu comme dialogue sur le cinéma. Dialogue aussi, sur l’œuvre-même du cinéaste qui s’autoréférence si bien qu’il trouve – sans livrer toutes les clés du film – un moyen, comme dans Inglourious Basterds, de réinventer l’histoire, comme si le cinéma (c’est probablement sa certitude la plus profonde) déclarait son indépendance face à la tragédie historique.