Ad Astra

Un film de James Gray

Un plan d’une grande mélancolie révèle ce qu’Ad Astra aurait pu être. Roy McBride (Brad Pitt), confus, est adossé au mur d’une salle de repos martienne sur lequel sont projetées des images de la Terre, et notamment quelques gros plans de fleurs multicolores. Cette nature domestiquée, carte-postale, faite pour se relaxer, fait résonner en négatif le chaos de la jungle de The Lost City of Z, et laisse apparaître un écho entre les deux explorateurs qui aurait pu donner au film une ligne esthétique : au XXe siècle de Percy Fawcett, il est possible de quitter les territoires corsetés de la civilisation occidentale pour se rendre en des lieux non cartographiés qui cachent un monde nouveau, parsemés d’énigmes et de peuples inconnus. En marge de l’empire anglais existe un foisonnement incontrôlable de vie, une jungle irriguée par des mythes encore jeunes. Explorer signifie alors se fondre aux racines nourricières d’un autre monde. Être, comme Percy, hanté par le son assourdissant des oiseaux et fasciné par les traces d’une autre humanité.

Dans le monde de Roy, au contraire, tout semble domestiqué, jusqu’à cette nature florale dont on ne projette que des fragments stéréotypés destinés au repos. La jungle sauvage a déserté le monde. Le voyage sur la Lune, montré avec beaucoup d’ironie, n’est pas différent d’un voyage en avion, et l’on trouve sur le satellite les mêmes restaurants et boutiques que sur Terre. Le progrès a étendu l’empire du même, de l’identique, à la Lune et à Mars. Le voyage stellaire ne tient plus de l’aventure. Roy, alors, pour s’accomplir comme l’explorateur dont il porte la destinée, doit aller vers les confins du système solaire. Neptune et ses environs paraissent comme l’Amazonie reculée de ce monde qui a étendu trop loin les tristes frontières d’une humanité marchande. Sauf qu’il s’agit d’une Amazonie inversée, négative : un territoire infiniment vide et glacé, sans un son. 

Percy rencontre une altérité matricielle dont l’énergie vitale le dévore ; Roy, lui, pour fuir la standardisation des sociétés, ne peut plus qu’errer dans les territoires froids et inhabités de l’espace.

Dans cet écart, en germe dans les images de nature domestiquée de la chambre de relaxation (qui se révèle plutôt être une chambre de confinement), on entrevoit une dialectique passionnante entre deux films sur l’exploration et l’exil.

Mais ce n’est pas ce qui a lieu. Car Ad Astra ne cesse de s’effiler. L’élégance, voire la puissance de certaines séquences ne parvient pas à masquer la grande fragilité de l’ensemble, qui éclate à partir d’une scène de lac souterrain sur Mars : on y voit Roy nager en combinaison spatiale, à travers un découpage sommaire et flottant qui cherche moins à raconter l’action qu’à ériger les évènements en allégories, au point de priver les séquences de leur suspens. Idem pour le climax, métaphore explicite qui oublie d’émouvoir, et dont la seule figure esthétique (le tournoiement dans l’espace qui débouche sur un abandon) constitue la grammaire minimale de tout film spatial post-Gravity. C’est là le mal qui ronge Ad Astra : en allant vers l’archétype narratif de son cinéma (le conflit père-fils qui raconte la violence de l’hérédité et de la transmission des destins), James Gray semble en oublier le cœur esthétique et sa maîtrise de la tension. Sa mise en scène, comparée à l’orfèvrerie de Two Lovers ou de The Lost City of Z, est ici sans inventivité car sans enjeu : elle déroule sans passion une narration dont le symbolisme étouffe l’affect et conduit à des situations au bord du ridicule (que dire du bouclier pour traverser l’anneau de Neptune ?).

Comme dépassé par le genre de la science-fiction, par le double fantôme de 2001 et d’Apocalypse Now, le cinéaste semble de plus en plus absent de son propre film. Lorsque le récit arrive au moment tant annoncé de la rencontre avec le père, tout se passe comme si le film et ses enjeux avaient été abolis.

Doit-on vraiment croire en effet que ce petit vaisseau en orbite autour de Neptune est ce qui cause les déflagrations d’antimatière capables d’annihiler le système solaire ? Peut-on penser que Clifford McBride (Tommy Lee Jones), le capitaine qui a tué tout son équipage et vécu 16 années en solitaire dans son vaisseau, est ce vieil homme doux qui n’a besoin que de quelques minutes de conversation avec Roy pour accepter d’abandonner sa tour d’ivoire ? La mollesse finale nie les promesses du début et ne maintient pas la cohérence tragique qui est la condition de signification des films de James Gray.  Le récit est phagocyté par une stase introspective qui le vide de sa substance et finit par changer les personnages en simples avatars archétypaux qui jouent un mélodrame aux enjeux amputés, loin de la profondeur habituelle du cinéaste. L’alchimie de Gray, qui change petit à petit les caractères en des icônes tragiques, ne se produit pas ici. Roy n’est pas transfiguré par son odyssée. 

Le personnage d’Eve (Liv Tyler) est un symptôme de cette régression esthétique. Après l’émouvante et forte Nina (Sienna Miller) de The Lost City of Z, le rôle féminin est ici réduit à une simple ombre, figure abstraite et sans consistance. Corps sans enjeu, elle ne peut être qu’une allégorie froide de l’amour, qui coupe tout potentiel émotionnel de cette relation perdue de Roy. Le spectateur reste à distance et regarde l’intention d’un film non accompli.

Parfois une image, un fondu enchaîné, un mot, un geste, laissent entrevoir la splendeur en germe dans le récit. Lorsque Roy, au milieu du message qu’il adresse depuis Mars à son père, se laisse aller à regarder les étoiles comme un enfant mélancolique, l’émotion affleure à la surface du film. Mais elle reste à cet état, fragmentaire et vestigiale. Ad Astra n’a pas eu lieu.