Gemini Man

Un film de Ang Lee

Gemini Man est l’occasion pour Ang Lee de revenir à des séquences de pur combat, lesquelles s’étaient quelque peu éclipsées de son cinéma depuis Tigre et dragon (2001) et Hulk (2003). Ces deux films des années 2000 marquent pour le cinéaste le début de ses expérimentations sur les effets spéciaux numériques. L’affrontement devient alors l’arène matricielle d’une nouvelle façon de filmer. Le combat ouvre l’image à de nouveaux horizons :  le ciel devient un terrain de jeu fondamental. Il est investi par les chorégraphies aériennes du wu xia pian, comme par les sauts et les luttes dans les nuages de Hulk. Le premier bond vers l’abstraction, vers un territoire vierge ouvert aux formes numériques nouvelles, est vertical.

Puis vient le deuxième temps de l’expérimentation numérique, qui délaisse le ciel pour se tourner vers l’horizontalité d’une errance qui s’opère cette fois à la surface du monde (déjà présente notamment dans le désert de Tigre et dragon, mais de façon marginale). Errance d’un jeune garçon perdu dans l’océan (L’Odyssée de Pi, 2012) et d’un soldat loin du front (Un jour dans la vie de Billy Lynn, 2016). Dans ces deux films, le combat est étouffé, réprimé : le meurtre du taliban est le trauma refoulé de Billy Lynn, et toute la merveilleuse imagerie de Pi occulte l’inacceptable réalité de la mort de la mère et de la vengeance brutale. En se faisant héros odysséen, les protagonistes des films d’Ang Lee deviennent des rêveurs qui enfouissent l’affrontement sous des couches de souvenirs et de récits. L’horizontalité déjoue la lutte, la repousse dans l’imaginaire.

Gemini Man amorce la fusion de ces deux périodes. Le récit explore l’horizontalité de la traque (voyages en Colombie et en Hongrie, mais aussi poursuite à moto à travers les rues de Carthagène), tout en retrouvant par la lutte une apesanteur quasi-onirique des corps, propre aux films des années 2000. L’agilité avec laquelle Junior (Will Smith numérique) se déplace sur les toits, et celle encore plus grande avec laquelle le second clone, dans la dernière partie du film, se rue vers l’entrepôt où sont réfugiés les protagonistes, évoque immanquablement les séquences de vol de Tigre et dragon. Lorsque, pour éviter la moto de Junior alors qu’il est couché au sol, Henry Brogan (Will Smith) se pousse en l’air au ralenti, le geste évoque une impulsion hulkéenne. 

Une séquence d’affrontement dans des catacombes entre Henry et Junior, qui exploite toute la précision des 120 images/seconde, met en scène des corps rapides et légers, qui s’enroulent l’un autour de l’autre dans un ballet filmique virtuose. Le combat aboutit à une chute dans une cuve d’eau, qui d’un côté permet de poursuivre la lutte quelques instants en quasi-apesanteur, et d’un autre côté figure un bain amniotique funèbre (toute la séquence, catacombes obligent, résonne comme un memento mori) où le clone tente d’accomplir sa destinée en tuant son père biologique. Les corps d’Ang Lee accèdent à une puissance nouvelle, à une liberté de geste décuplée par l’évolution technique.

Le cinéaste amorce ainsi un temps nouveau de sa filmographie, qu’il semble vouloir prolonger : son prochain projet annoncé, Thrilla in Manila, mettra en scène le dernier combat de Mohamed Ali contre Joe Frazier, en 3D+. Une synthèse s’engage, dont la clef de voûte est le visage : depuis les origines de son cinéma, le visage cristallise l’attention de Ang Lee en tant que territoire émotif qui porte en lui à la fois la somptuosité du paysage et la présence sensuelle du corps.

Ici les 120 images/secondes, comme pour Billy Lynn, permettent de scruter les visages et d’y contempler une autre chorégraphie que celle des corps : le ballet des émotions qui parcourent une peau. Mais, bien sûr, le centre de l’attention du spectateur est l’ahurissant clone numérique Junior, qui est le personnage le plus sensible du film, aussi à fleur de peau que Lynn, toujours ému. 

La finalité de l’effet spécial chez Ang Lee est toujours biologique : il s’agit d’inventer des corps animaux et humains, d’accroître l’ampleur des gestes, en somme de mettre au jour par l’artifice la spectacularité de la nature. La création d’un visage prend là un sens passionnant. Il ne s’agit pas de dépasser l’humain. La quête illusoire d’une telle performance aboutit avec Clay (Clive Owen) à la création de clones militaires dénués d’émotion et dont le visage n’est plus qu’un ornement dispensable (le clone du combat final porte un masque qui le couvre intégralement). Il s’agit, au contraire, de recomposer par la création numérique l’indépassable ballet d’une peau humaine. Dans la dernière séquence, Ang Lee dégage Junior de l’hybris du père créateur Clay, qui tend à la création de monstres comme ceux du triptyque de Francis Bacon qu’il arbore dans son bureau, pour tourner ce visage d’un nouveau genre vers la vie dans ce qu’elle a de plus quotidien. Junior est semblable à l’océan fantasmagorique de Pi : Il est une toile qui manifeste en un même mouvement l’élégance de la technique et l’immensité du monde. Junior, comme Pi (lequel finit en contemplateur mystique de la nature) apprend grâce à une surréalité factice à aimer la réalité dans sa simplicité nue. L’enjeu émotif du cinéma de Lee est toujours cette quête, tantôt réalisée tantôt tragiquement frustrée, de noces avec le monde. 

Mais c’est là, toutefois, que le film reste en surface de son enjeu esthétique. Le parcours initiatique commun à Raison et sentiment et à Hulk repose sur une dramaturgie mélodramatique. Pour le personnage, empêché et hanté, le désir raconte un espoir d’émancipation tissé de nostalgie. L’amour n’interrompt pas l’errance, il en déploie les formes poétiques. C’est dans ce nœud émotionnel mélancolique que l’alchimie du cinéaste opère. C’est lui qui rend les affrontements de Tigre et dragon déchirants, et qui nimbe les visages de Billy Lynn d’une aura tendre et sensible. Dans Gemini Man le récit explore plus volontiers la spectacularité de l’action que son potentiel émotionnel pourtant si fort. Mise à part l’extraordinaire séquence de course-poursuite à Carthagène, entièrement chorégraphiée autour du choc de la découverte du double, et la séquence des catacombes, où Junior semble se battre au bord des larmes, les affrontements ne charrient pas avec eux la profondeur mélodramatique qui leur permettraient de toucher le spectateur.

Les jalons émotifs sont pourtant posés. Ainsi Henry est pris en tenaille entre un passé qui le traque, symbolisé par son clone, et la volonté de vivre une vie nouvelle, qui s’incarne de temps à autres par une attirance pour Danny (Mary Elizabeth Winstead), vite oubliée par le scénario. Junior de son côté se retrouve dans un dilemme aux accents tragiques entre deux pères, Clay et Henry. Et dans le même temps lui aussi est traversé par le désir dans une très belle scène où il doit fouiller Danny à la recherche d’un micro, tout en étant presque paralysé par sa pudeur virginale qui lui donne en cet instant le regard triste et beau d’un adulte qui se sent enfant.

Mais ces jalons sont très timidement investis par le récit, qui se précipite vers un final décevant sans avoir eu le temps d’explorer les pistes qu’il portait en germes. Cette raideur d’une narration trop pressée empêche le climax de livrer le ballet mélancolique et déchirant auquel le film aurait pu prétendre. La sensibilité exacerbée des fables d’Ang Lee, qui fait toute la grandeur de Billy Lynn, reste ici marginale. Les noces professées par le final sont dès lors vidées de leur substance, et laissent l’impression qu’une part du film est restée en friche.

Gemini Man n’est donc pas un nouveau Tigre et dragon enrichi par la virtuosité sensible de Pi et Billy Lynn. C’est un film plus fascinant qu’émouvant, et qui pour cette raison limite le choc de ses ballets de gestes et de visages. 

Il demeure que, par son audace technique et la maestria de sa mise en scène, c’est un film qui tient une place importante dans le cinéma d’action contemporain et qui ouvre chez Ang Lee une ère nouvelle de retour à un combat déployé et sublimé par la 3D+. Le film laisse aussi curieux quant aux futurs films du cinéaste que l’est Henry lorsqu’il observe, avec tendresse et confiance, cet être inédit qu’est Junior, au commencement d’une vie nouvelle.