Fausses lumières du nucléaire

Fukushima, le désastre à l’épreuve des images (3)

« Tu n’as rien vu à Hiroshima [1]Alain Resnais, Hiroshima mon amour, 1959, 92 min. » : telle était la réplique entêtante de l’homme dans Hiroshima mon amour, qui assénait ainsi qu’Hiroshima avait produit une véritable crise de la visibilité.

Que voir à « Fukushima » ? Que peut-on y voir ? Les côtes ravagées ont été réhabilitées, et on ne peut guère s’approcher de la centrale. Que reste-t-il ? Les images du tsunami ont fait le tour de la planète, mais celles de la catastrophe nucléaire – pas seulement l’explosion, mais la radioactivité – nous ne les verrons jamais. Et pour cause : la radioactivité est invisible. Une journaliste française a pensé cette analogie dans un texte intitulé « Fukushima, le téléfilm-catastrophe » : « Plus précisément, je regarde les images de cette centrale. Des images qui ne nous montrent rien si ce n’est un bâtiment en béton, a priori d’un intérêt assez limité. La seule question qui compte c’est: l’image va-t-elle changer ? La prochaine fois que j’allumerai ma télé, l’image sera-t-elle différente ? Sous-entendu : la centrale aura-t-elle explosé, verra-t-on une brèche mortelle ? Le danger nucléaire est invisible, le seul marqueur physique de ce danger est donc ces murs en béton. En fait, devant ces images, je ne regarde plus les infos, c’est-à-dire l’événement. Je cherche l’inverse, l’absence de changement, le non-événement. Je suis comme un gardien devant son écran de vidéo-surveillance[2]Titiou Lecoq, « Fukushima, le téléfilm-catastrophe », Slate, 17 mars 2011, consultable sur http://www.slate.fr/story/35697/japon-nucleaire-libye-le-pen-fin-du-monde-ou-pas-telefilm-catastrophe (consulté le 20 août 2019). ». Paradoxalement, Fukushima a été très « regardé », alors qu’il n’y avait rien à voir. Depuis, on peut regarder les photos des villes désertées, les champs qui, dans tout le pays, accueillent les seize millions de sacs de terre contaminée, mais c’est à peu près tout.

Qu’est-ce que le cinéma peut montrer, alors ? Dans notre désir pulsionnel de voir le désastre, on confond volontiers la catastrophe nucléaire et le tsunami : « Pour illustrer « Fukushima », on montre des prises de vue de villes détruites le 11 mars 2011, mais souvent situées à plus de 200 km de la centrale, où il n’y a pas de contamination radioactive. Les paysages et les morts du tsunami fonctionnent ainsi comme le carburant émotionnel nécessaire à l’intellectualisation, et à l’esthétisation, de la catastrophe nucléaire [3]Rémi Scoccimarro, « 11 mars 2011 : de la vie en préfabriqués à l’assignation à résilience », dans Christian Doumet et Michaël Ferrier (dir.), Penser avec Fukushima, Editions nouvelles Cécile Defaut, Nantes, 2016, p. 134». Et, de fait, les paysages du tsunami sont très présents dans les films avec Fukushima – on pourrait critiquer cette mise à distance visuelle de la catastrophe nucléaire, occultée par les images du tsunami et du séisme. 

Mais de « Fukushima », on ne peut filmer que le passage du tsunami sur les côtes, c’est à dire sa dévastation des paysages et des villes littorales. Aucune image de la vague à proprement parler dans les films avec Fukushima. Un tsunami n’est même pas une vague à proprement parler, mais plutôt un mur d’eau qui avance brutalement, emportant les voitures et les maisons – ce qui provoque d’autant plus de destruction. La seule image d’explosion d’une centrale se trouve dans Sayonara – et l’impossibilité de filmer la catastrophe est même intégrée à Shin Godzilla de manière très pragmatique, par le fait que les robots-caméras ou les drones qui cherchent à s’approcher du monstre sont détruits par la radioactivité qu’il émet, faisant ainsi directement référence aux robots-caméras qui “meurent” lorsqu’ils s’approchent des réacteurs de la centrale de Fukushima Daiichi[4] Voir l’article de Tom McKay, « The Fukushima Cleanup Is Progressing, But at a Painstaking Pace », Gizmodo, 19 novembre 2017, https://gizmodo.com/the-fukushima-cleanup-is-progressing-but-at-a-painstak-1820587597 (consulté le 26 août 2019). .

Ryusuke Hamaguchi, le réalisateur d’Asako I & II, éclaire ce problème de cette façon-là[5]Thomas Sotinel,Ryusuke Hamaguchi et la mémoire du désastre”, Le Monde, 31 décembre 2018. Consultable surhttps://www.lemonde.fr/cinema/article/2018/12/31/cinema-ryusuke-hamaguchi-et-la-memoire-du-desastre_5403823_3476.html(consulté le 21 août 2019 – article réservé aux abonnés).

“Filmer, c’était faire œuvre de mémoire, par l’enregistrement. Il fallait aussi enquêter : qu’est-ce qui s’est passé ? Et je voulais aussi répondre à la question de Kurosawa : où allez-vous placer la caméra ? Beaucoup d’images diffusées par la télévision montraient les maisons détruites, flottantes, les bateaux à l’intérieur d’une ville ou des montagnes de gravats. Je pense que ce n’est pas la bonne réponse à la question de Kurosawa. Il a dit, placez votre caméra à l’endroit où il va se passer quelque chose ; ce n’est pas dans les tas de gravats qu’il va se passer quelque chose. Je crois avoir placé la caméra à l’endroit où de nouvelles choses allaient surgir.

“Là où de nouvelles choses allaient surgir” :, ce “là”, cet espace qui recueille de “nouvelles choses”, c’est le monde intérieur des personnages ; pas au pied de la centrale, mais partout où le désastre a jailli ailleurs qu’on l’attendait. Ainsi, aux images de la catastrophe, les réalisateurs préfèrent les signes non moins évocateurs qu’elle est advenue : le lac millénaire de Your Name., les barricades policières sur les routes et les combinaisons anti-atomiques dans The Land of Hope, les graphiques mettant en évidence les flux de radiation dans Shin Godzilla, le compteur Geiger de Odayaka[6]Nobuteru Uchida (réalisateur). Odayaka na nichijô (aussi appelé Odayaka), Wa Entertainment, 2012, 102 min., le cabanon sombrant dans le lac de Himizu… 

Et malgré la visibilité de ces signes, certains personnages choisissent de les ignorer : les films s’inquiètent ainsi que certains japonais, alors que tous ont vécu le désastre, ne serait-ce que par télévision interposée, aient aujourd’hui adopté le déni comme remède à la catastrophe – c’est tout le sujet de Odayaka et de sa mise en scène du rejet de celle qui veut avertir ses voisins, et est traitée par eux comme une illuminée – une “cervelle radioactive[7]En kanji, “radioactivité” s’écrit comme une suite de trois caractères : hoshano, soit un composé de “radioémission” (hosha) et de “capacité” (no). Comme “capacité” se prononce de la même manière que “cerveau”, quelques blogueurs ont commencé à appeler “cervelles radioactives” (hoshano) ceux et celles qui ont réagi de manières sensibles à la contamination radioactive post-Fukushima”. (dans Hapax (collectif), “Hoshano, dans Fukushima et ses invisibles. Cahiers d’enquêtes politiques, ouvrage collectif anonyme, Vaulx-en-Velin, Les éditions des mondes à faire, collection Cahiers d’enquêtes politiques, 2018, p.77).Le terme a ensuite été repris “fièrement” par les opposants anti-nucléaires, comme le relate dans le même ouvrage Yoko Hayasuke dans son texte “Journal d’une cervelle radioactive”.”, selon le terme utilisé pour moquer les individus effrayés par la radioactivité, alors que le comportement du reste de la population est peut-être plus irrationnel encore : dans The Land of Hope,  un employé de station-service refuse de faire le plein à un jeune couple évacué, moins par peur de la radioactivité que par rejet des évacués, stigmates vivants de la catastrophe. 

Une autre scène présente une violence comparable : dans Odayaka, la femme  Tokyoïte rentre de l’école où elle a déposé sa fille. Elle croise alors un homme qui retire des affiches collées à sa voiture, sur lesquelles on peut lire “Non aux voitures de la zone !”, “Vous irradiez !”, “La radiation c’est contagieux !” On comprend alors que sa voiture a été vandalisée par des Tokyoïtes, craignant les radiations qu’il aurait emportées. Lorsque l’homme aperçoit la jeune mère, pris de peur et de rage, il hurle : “Qu’est-ce que vous regardez ? J’ai risqué ma vie en fuyant la région de la catastrophe ! Et maintenant vous allez nous discriminer en disant que les radiations sont contagieuses ? Vous êtes le diable ! Pour que vous puissiez avoir de l’électricité à Tokyo, on a construit la centrale chez nous, sur nos terres ! Et maintenant, après l’explosion, vous allez nous discriminer ? Arrêtez d’être là à me regarder ! Dites quelque chose !” La mère, restée silencieuse jusque là, ôte son masque respiratoire et dit alors : “Attendez… Ma ville natale aussi… a été touchée”. L’homme se retourne alors, et hoche de la tête, en silence, puis se met à pleurer. Ce simple attachement à la “ville natale” suffit pour lui à reconnaître en elle la même blessure :  elle a été touchée par le désastre.

Le cinéma de Fukushima est à l’affût de toutes les traces de la catastrophe, de tout signe tangible qu’elle a eu lieu, qu’elle a encore lieu. “Tu n’as rien vu à Hiroshima – j’ai tout vu” : il semblerait que le nucléaire provoque un “bouleversement des modalités perceptives [8]Selon l’expression d’Elise Domenach. DOMENACH Elise, Fukushima, penser la catastrophe de Fukushima avec les films japonais réalisés depuis 2011, 29 mai 2019. Colloque “Le Nucléaire en mots et en images” (Paris, 2019), IRCAV.”, que non seulement il échappe à nos sens mais qu’en plus il les retourne. C’est ainsi que se réinvente une imagerie du désastre nucléaire, et qu’il rejoint la fiction, non plus de Hiroshima, mais la fiction de Fukushima – remarquons à ce sujet que The Land of Hope situe son action dans la ville fictive de “Nagashima”, nom qui semble contracter à la fois “Nagasaki”, “Hiroshima” et “Fukushima”, façon de dire non seulement que ces trois catastrophes paraissent synthétisables, mais qu’en plus elles seraient toutes les trois “d’actualité”. Puisque le nucléaire ne produit pas d’images, il a fallu en imaginer de nouvelles. Les films avec Fukushima ne constituent pas un corps homogène et sont dissemblables les uns des autres – il n’y a pas, pour reprendre l’expression d’Elise Domenach, de “paradigme de Fukushima au cinéma[9]DOMENACH Elise, Fukushima, penser la catastrophe de Fukushima avec les films japonais réalisés depuis 2011, 29 mai 2019.Colloque Le Nucléaire en mots et en images (Paris, 2019), IRCAV.”. Chacun interroge des formes esthétiques différentes, et s’inscrit individuellement dans un héritage cinématographique propre. 

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Ainsi, Sayonara figure le désastre d’une manière inédite au Japon, par une anamorphose empruntée à Alexandre Sokourov : une scène de promenade est ainsi transfigurée par une déformation optique, qui répond autant à l’agonie de Tania et la langueur de son androïde Leona qu’à l’essoufflement des paysages irradiés, dans ce qui paraît être un “automne nucléaire[10] En contrepoint de la crainte d’un “hiver nucléaire”, théorie qui suppose qu’en cas de multiples explosions nucléaires, la Terre serait plongée dans une nouvelle ère glaciaire. ”, tout en faisant paraître que l’image est aspirée par un oeil hors-champ, que cette image que l’on voit à l’écran n’est pas destinée au spectateur que l’on est dans ce pays déserté.  

Ce choix esthétique inopiné fait écho à la “déchirure du réel” que provoquerait le désastre, en même temps qu’il figure la bascule du point de vue : alors que Tania est de plus en plus affaiblie par la maladie, que ses yeux se révulsent et que son teint devient plus pâle encore que celui de son androïde, c’est par les yeux de celle-ci que l’on assistera désormais à la mort du Japon. Se télescopent ainsi les décès de la dernière Japonaise (qui, rappelons-le, est elle-même réfugiée) et du Japon lui-même, à la fois en tant que nation et en tant que terre.

De tous les films, celui qui a “fait avec Fukushima” de la façon la plus étonnante est sans aucun doute Asako I & II. Le film suit Asako, une jeune femme qui tombe amoureuse de Baku qui disparaît du jour au lendemain, puis d’un autre homme, Ryohei, qui parait être le “double” du premier ; la catastrophe se dessine petit à petit, de manière anodine, prise dans le fleuve tumultueux de la vie d’Asako. En effet, dans une scène dont nous avons déjà parlé, le petit ami d’Asako se rend à une représentation théâtrale. La salle est plongée dans le noir, et les personnages s’exclament : “le sol tremble !”. La lumière se rallume : un lustre s’est détaché du plafond, la salle est évacuée. En sortant, Ryohei ramasse une affiche, qui indique : “mars 2011”.

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C’est le seul indicateur précis de ce qui vient de se passer. Les personnages ne savent pas encore que “l’événement” s’est produit, chacun rentre chez soi, à pied, car les trains sont arrêtés, et Ryohei et Asako se retrouvent. Dans l’économie du récit, cette scène paraît superflue : elle est pourtant déterminante. Le film fait en effet, à ce moment-là, une ellipse temporelle de cinq ans. Asako et Ryohei se rendent alors au Tohoku Reconstruction Festival, où ils aident les victimes de la région touchée par le tsunami à vendre les spécialités locales aux touristes. Ils décident alors de s’y rendre chaque week-end, se sentant le devoir d’aider les victimes du tsunami. Le soir même, Asako, elle qui est restée mutique jusqu’ici, et semble détachée de tous, dit à son petit ami : “Je t’aime”. A la réaction de Ryohei, on comprend que c’est la première fois qu’elle lui avoue ses sentiments, et bien qu’ils habitent ensemble depuis cinq ans.

Cette séquence renferme beaucoup d’éléments, peut-être en partie parce qu’Asako I & II est le film le plus tardif à ce jour à s’emparer du désastre, et qu’il se propose de faire le récit, sur un temps long, de la façon dont le désastre envahit et détermine la trajectoire d’un personnage et d’un couple. Il faut d’abord remarquer comment le séisme est mis en scène : dans le noir complet – aucune “image” à proprement parler, seulement du son. La seule chose qui nous permette de relier cet événement à la catastrophe qui nous intéresse, ce sont ces deux pancartes, qui apparaissent de façon apparemment anecdotique à l’écran : “mars 2011” et “Tohoku Reconstruction Festival”. Cette séquence se situe, de plus, exactement à la moitié du film, et c’est cette séquence qui provoque à la fois une bascule dans le comportement d’Asako, et une ellipse de cinq ans dans le film. Mais c’est justement par cette éclipse qu’est mis en valeur le grand vide laissé par le désastre. Si “Fukushima” est mis en scène de cette façon-là, aussi déspectacularisée et presque invisible, c’est aussi une façon d’affirmer en creux que vraiment, il n’y a rien à voir à Fukushima, mais qu’il faut regarder ailleurs – une autre scène d’Asako I & II annonce cela en dévoilant les digues de béton installées le long des côtes après la catastrophe.

Dans Au Revoir l’été, alors que film commence comme une amourette de vacances très rohmérienne, la catastrophe apparaît pour la première fois autour d’une discussion très anodine : Sakuko discute avec une serveuse de leur glace préférée. Puis leur conversation se déroule ainsi : 

“Il n’y a plus de clients à cette saison. Je m’ennuie.

-C’est vrai qu’il y a déjà des méduses.

-Il y a aussi l’effet du tsunami de l’année dernière. La mer fait peur, depuis. Mais c’était pire l’an dernier”.

A cet instant précis, un homme entre dans le restaurant, et distribue des tracts pour une manifestation anti-nucléaire. Puis les deux jeunes femmes reprennent leur discussion, parlant de leurs études, de poèmes, sans revenir sur la catastrophe. Pourtant, petit à petit, le désastre reprend ses droits sur la fiction et le quotidien des personnages, jusqu’à “boucher l’horizon”. 

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Dans The Whispering Star, à l’exception d’un plan bien précis, toutes les images sont prises dans un filtre sépia, donnant à cette odyssée spatiale une teinte mélancolique. Un seul plan coloré vient nous confirmer que les couleurs n’ont pas disparu : elles n’apparaissent tout simplement plus, comme si quelque chose entravait la relation des sens au réel – et encore, elles nous parviennent en fondu, façon de mettre à distance leur “ancrage”.

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Dans Your Name., la catastrophe est métaphorisée par une comète splendide qui survole la Terre, mais dont un fragment percute le village de Mitsuha : la comète n’est même pas une roche, elle est réduite à des traits roses et bleus qui laissent s’échapper des crépitements lumineux – spectacle superbe, admiré par tous les personnages, qui n’imaginent pas la catastrophe que masque cette vision merveilleuse. 

La figuration de la catastrophe passe ainsi par son réenchantement – et tous ceux qui assistent au spectacle sont éblouis par sa beauté. Il en va de même dans Sayonara, où un homme jouant avec son briquet inspire à Tania de parler ainsi de sa mémoire de l’événement : “J’ai beau me souvenir, j’ai l’impression d’avoir rêvé (…) de ce jour-là. Les centrales. En flammes, comme ça. A les voir brûler, ça m’a rappelé mon enfance”. Ce à quoi son petit ami répond “Quoi, des feux de joie ?”, et par un fondu enchaîné, l’image du briquet appelle celle d’une centrale en feu.

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Non seulement le désastre est ainsi sublimé par son caractère onirique, il est en plus renvoyé à l’enfance et au spectacle d’un feu de joie. De plus, par la lenteur du fondu et la surimpression qu’il entraîne, la petite flamme du briquet paraît bien plus grande que l’incendie. 

Citons aussi l’une des dernières scènes de The Land of Hope, qu’il faut commenter pour en comprendre la force de réenchantement derrière une apparente cruauté mêlée de naïveté : le vieux couple, qui cultive son jardin juste à la limite de la zone d’évacuation, se réaffirme son amour et décide de se donner la mort. Tout ce qui comptait pour eux, c’était d’être ensemble, et puisque les voici réunis “pour l’éternité”, ils s’immolent au pied de l’arbre, au beau milieu du parterre de fleurs qu’ils cultivaient durant tout le film – et alors que derrière eux flotte encore le ruban jaune démarquant la zone à évacuer.

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La scène suivante montre le jeune couple se rendant à la plage avec des amis – la mère, voyant que son mari l’aime toujours, abandonne ses craintes et se libère de sa combinaison anti-radiations :

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La mise en parallèle de ces deux scènes – l’immolation d’un couple, la libération d’un autre – est réalisée par la proclamation que ce qui importe plus que tout, c’est l’amour. Loin de faire preuve d’une naïveté déplacée, la fin oppose plutôt l’amour conjugal au fatalisme destructeur et à la peur paralysante. En déplaçant le curseur de la catastrophe depuis la question de la responsabilité  et de la rage immédiate (comme c’est pourtant le cas dans son précédent film, Himizu) vers celle de la survie pour “faire avec Fukushima”, Sion Sono réenchante une situation pourtant désastreuse : l’immolation du couple au pied de l’arbre qu’ils avaient planté le jour de leur mariage devient un geste sublime.

Pour lire la suite, cliquer ici : « Le sublime du désastre« 

Notes   [ + ]

1. Alain Resnais, Hiroshima mon amour, 1959, 92 min.
2. Titiou Lecoq, « Fukushima, le téléfilm-catastrophe », Slate, 17 mars 2011, consultable sur http://www.slate.fr/story/35697/japon-nucleaire-libye-le-pen-fin-du-monde-ou-pas-telefilm-catastrophe (consulté le 20 août 2019).
3. Rémi Scoccimarro, « 11 mars 2011 : de la vie en préfabriqués à l’assignation à résilience », dans Christian Doumet et Michaël Ferrier (dir.), Penser avec Fukushima, Editions nouvelles Cécile Defaut, Nantes, 2016, p. 134
4. Voir l’article de Tom McKay, « The Fukushima Cleanup Is Progressing, But at a Painstaking Pace », Gizmodo, 19 novembre 2017, https://gizmodo.com/the-fukushima-cleanup-is-progressing-but-at-a-painstak-1820587597 (consulté le 26 août 2019).
5. Thomas Sotinel,Ryusuke Hamaguchi et la mémoire du désastre”, Le Monde, 31 décembre 2018. Consultable surhttps://www.lemonde.fr/cinema/article/2018/12/31/cinema-ryusuke-hamaguchi-et-la-memoire-du-desastre_5403823_3476.html(consulté le 21 août 2019 – article réservé aux abonnés).
6. Nobuteru Uchida (réalisateur). Odayaka na nichijô (aussi appelé Odayaka), Wa Entertainment, 2012, 102 min.
7. En kanji, “radioactivité” s’écrit comme une suite de trois caractères : hoshano, soit un composé de “radioémission” (hosha) et de “capacité” (no). Comme “capacité” se prononce de la même manière que “cerveau”, quelques blogueurs ont commencé à appeler “cervelles radioactives” (hoshano) ceux et celles qui ont réagi de manières sensibles à la contamination radioactive post-Fukushima”. (dans Hapax (collectif), “Hoshano, dans Fukushima et ses invisibles. Cahiers d’enquêtes politiques, ouvrage collectif anonyme, Vaulx-en-Velin, Les éditions des mondes à faire, collection Cahiers d’enquêtes politiques, 2018, p.77).Le terme a ensuite été repris “fièrement” par les opposants anti-nucléaires, comme le relate dans le même ouvrage Yoko Hayasuke dans son texte “Journal d’une cervelle radioactive”.
8. Selon l’expression d’Elise Domenach. DOMENACH Elise, Fukushima, penser la catastrophe de Fukushima avec les films japonais réalisés depuis 2011, 29 mai 2019. Colloque “Le Nucléaire en mots et en images” (Paris, 2019), IRCAV.
9. DOMENACH Elise, Fukushima, penser la catastrophe de Fukushima avec les films japonais réalisés depuis 2011, 29 mai 2019.Colloque Le Nucléaire en mots et en images (Paris, 2019), IRCAV.
10. En contrepoint de la crainte d’un “hiver nucléaire”, théorie qui suppose qu’en cas de multiples explosions nucléaires, la Terre serait plongée dans une nouvelle ère glaciaire.