Gossip Girl

1ère partie : Être en réseau dans le métabolisme New-Yorkais

Il y a une fascination particulière pour les mondes dont on ne peut faire partie qu’à condition d’y être né. […] Dans l’Upper East Side […] seul compte le droit de la naissance. On n’y trouve pratiquement que des gens dont la famille est arrivée sur le Mayflower.[1]Savage Stephanie in Toronto Sun, 10 mai 2010 in Chollet Mona, « « Gossip Girl », célébration des élites américaines », Le Monde diplomatique, 2010/8 (n°677), p. 27, https://www.cairn.info/magazine-le-monde-diplomatique-2010-8-page-27.htm


La série Gossip Girl (Sara Goodman et Joshua Safran, 2007-2012) s’ouvre sur le retour d’une jeune femme, Serena Van Der Woodsen (Blake Lively), à New York. Photographiée à la gare, son arrivée est ainsi révélée à toute la ville par un blogueur, « Gossip Girl », que des centaines de sources anonymes alimentent en potins sur quelques membres de la jeunesse dorée de l’Upper East Side (l’un des quartiers les plus chics de Manhattan), qui composent le groupe des principaux protagonistes de la série. C’est par le prisme de ce blogueur anonyme que toute la narration se déploie, les personnages suivant ces rumeurs de manière à être le premier public de leurs propres relations sociales, tandis qu’une voix off, celle de « Gossip Girl », commente les situations pour le spectateur de manière ironique et malveillante. De là, plusieurs éléments vont venir ouvrir nos premières réflexions. 

La mention du Mayflower par Stéphanie Savage, showrunner de la série, est pour le moins décisive. Il ne s’agit pas seulement d’établir les origines purement américaines de ces jeunes gens et d’expliquer la genèse de leur richesse mais bien d’en faire des émanations de l’histoire, des personnages romanesques regroupés en une communauté matricielle. Autre point qui a son importance, lorsque Serena retourne voir sa mère, celle-ci lui annonce qu’ils sont en train de faire repeindre les murs de leur appartement et que toute la famille réside désormais à l’hôtel. Cet impossible retour au foyer annonce une problématique cruciale : dans l’Upper East Side, si tout leur appartient, ces jeunes n’ont pas de chez eux. À chaque épisode, ils rentrent ainsi chez les uns et les autres comme s’il n’existait aucune propriété privée. Cela signale la complexité du modèle de société de ces élites qui, tout en établissant les intrigues et les secrets comme un centre névralgique de leur mode de vie, ne vivent que par le regard des autres et tirent leur épingle du jeu par leur auto-mise-en-scène au sein de ce théâtre décadent dirigé à la baguette par le blog « Gossip Girl ». C’est d’ailleurs par son biais que la pure logique d’une spatialité régissante est transcendée. La série est en effet le laboratoire social d’une récente prégnance de la culture de l’information permanente qui survient au milieu des années 2000. 

Voilà ce qui distingue la petite bande de Serena de leurs parents : la « chorégraphie des interactions sociales »[2]Le Breton David in Les Chemins de la philosophie, 2013, Animée par Van Reeth Adèle, diffusée le 26 juin, Paris France culture, que décrivent les penseurs de l’école de Chicago en sociologie, se cristallise finalement en un réseau narratif. D’abord celui du blog qui participe à établir les interactions sociales et de Gossip Girl en tant que série qui se déploie sur l’espace de cette chorégraphie : leur vies deviennent un texte autant qu’un corps. L’Upper East Side peut être en effet considéré comme une société ayant un « métabolisme »[3]Burgess Ernest W., « L’organisation et la désorganisation sociale comme processus de métabolisme » in Joseph Isaac et Grafmeyer Yves (dir.), L’école de Chicago – Naissance de l’écologie urbaine, Paris, Flammarion, Champs Essais, 2009, p. 138 dont le blog est le coeur puisqu’il est l’alpha et l’omega de tous les processus de « désorganisations et d’organisation »[4]Ibidem, p. 138 qui sont à la fois nécessaire aux territoires selon Ernest W. Burgess mais également, semble-t-il, à ces jeunes adultes car « pour autant que la désorganisation annonce la réorganisation et tend vers une adaptation plus efficace, on doit la concevoir, non comme pathologique, mais comme normale. »[5]Ibid., pp. 138-139. Les situations sociales fonctionnent alors comme la ville selon Burgess,  lui-même emprunte son idée d’une analogie avec « le processus anabolique et catabolique du mécanisme corporel »[6]Ibid., p. 138.

Le Manhattan décrit dans la série est d’ailleurs un territoire en vase clos qui définit géographiquement un « groupe social »[7]Selon les terminologies de Park Robert Ezra, « La ville, phénomène naturel » in Joseph Isaac et Grafmeyer Yves (dir.), op. cit., p. 189 au sein d’une « société économique »[8]Ibidem de la ville que ce groupe domine. Le dédain affiché pour Brooklyn par certains personnages de Gossip Girl n’est pas qu’un simple mépris de classe : le quartier dominé, Brooklyn, est défini par le dominant, l’Upper East Side. La dénomination arrivisme est alors employé pour caractériser le territoire voisin et, de fait, toutes les personnes y habitant, comme Dan. Mépriser Brooklyn c’est, en fait, hiérarchiser « les aires naturelles »[9]Idem, « La ville comme laboratoire social », in Joseph Isaac et Grafmeyer Yves (dir.), op. cit., p. 174 qui ont en elles-mêmes « une histoire naturelle »[10]Ibidem, p. 174. Autrement dit, c’est dans la création puis l’évolution de chacune de ces aires que la ville s’est organisée par « fonction »[11]Ibid., p. 174 et l’interaction de ces aires a créé une véritable « constellation »[12]Ibid., p. 174 que l’on nommera ici écologie urbaine. Les interactions hiérarchisées sont ainsi doublement définies : dans un premier temps par l’équilibrage macro et micro économique de la ville mais également par les relations sociales entre individus. 

Ces deux caractéristiques primordiales de l’écologie de la ville se déploient en s’entrelaçant. Les lycées privés Constance Billard et St Jude (respectivement lycée pour filles et pour garçons) sont ainsi des laboratoires dans lesquels Dan et sa petite soeur Jenny incarnent les sujets tests. Étant méprisée par Blair — une jeune femme gâtée qui se comporte comme une véritable princesse du milieu du 20ème siècle — la fratrie va éclairer deux modes d’arrivisme singuliers. Dan est représenté comme un arriviste passif. Il est amoureux de Serena mais n’a pas spécialement envie d’intégrer cette élite sociale alors que Jenny décide de mener une guerre ouverte à Blair afin de s’intégrer et de devenir la plus populaire. La jeune fille échoue la plupart du temps, obnubilée par le manque de moyens financiers qui la met inévitablement en échec. On se doit alors de poser la question de l’importance et de la nature d’un éventuel déterminisme social au sein de la narration.

Dans les premiers épisodes de Gossip Girl, les personnages sont a priori déterminés socialement au sens durkheimien du terme, c’est à dire que les individus seraient « déterminé[s] de l’intérieur »[13]Le Breton David in Les Chemins de la philosophie, op. cit. par les « contraintes sociales »[14]Idem ce qui semble se vérifier si l’on s’intéresse au sort de Dan et Jenny dans la première saison. Dan est amoureux de Serena depuis plus de deux ans quand, au hasard d’une rencontre, elle se soucie enfin de lui. Plusieurs flashbacks révèlent au spectateur la manière dont Serena l’avait ignoré auparavant, sur un ton presque toujours humoristique et mettant toujours en scène leur différence sociale alors même qu’ils vont en classe ensemble.

Cette nouvelle rencontre est le deuxième déclencheur du discours de Gossip Girl — après l’arrivée de Serena en ville. Jenny, quant à elle, profite de la brèche ouverte par son frère et de son entrée au lycée pour rendre au concept d’arrivisme son sens le plus classique. Commence alors une démonstration bourdieusienne qui place Jenny devant l’impossibilité d’acquérir les codes propres à l’Upper East Side dans sa lutte acharnée pour devenir reine du lycée. À ce propos, Blair, l’antagoniste de Jenny mais grande amie de Serena, est presque toujours considérée comme la meilleure dans ce jeu lycéen à l’exception d’un épisode fameux : vexée par certaines remarques de Blair, Serena va rentrer elle-même en guerre contre son amie. Étant elle-même issue de l’Upper East Side, la jeune héroïne se révèle bien plus adroite que Jenny à ce petit jeu et met Blair en échec.

Pour le frère et la soeur, cette expérience se révèle dramatique dans la première saison, se soldant par l’échec de leur intégration dans une aire naturelle qu’ils ne maîtrisent pas. La ville joue d’ailleurs le rôle principal dans cette ségrégation sociale. 

Pour exemple, Dan et Serena se séparent à la fin de la première saison, au terme de l’année scolaire. La jeune femme quitte alors New York pour les vacances et, juste avant la reprise des cours, Dan la rejoint. Hors de New York, ils se retrouvent ainsi pour quelques jours en suspens et s’aiment librement et ainsi, le discours de Gossip Girl évolue : la démonstration des déterminismes sociaux, durant la majeure partie de la première saison, est complètement annihilée par une première individuation des personnages, loin de Big Apple. Cependant, dès leur retour en ville, les problèmes liés à leur place propre dans la société les séparent de plus belle, cette fois-ci de manière définitive (ce que l’on croit pour quelques saisons en tout cas). Dan et Serena n’ont a priori pas réussi à battre leur contexte social pour rester ensemble. 

À ce propos, deux faits sont à relever. Premièrement, la série n’est pas sous la coupe d’une dialectique basée sur un déterminisme durkheimien puisque le processus d’individuation de ces jeunes gens peut s’enclencher lorsqu’ils se retrouvent loin de New York, ce qui se vérifie durant les six saisons qui composent la série (comme lorsqu’ils vont à l’université ou que Serena commence une carrière d’assistante à Hollywood). Ils ne sont donc pas condamnés à être simplement des « individus fantômes »[15]Idem traversés par des forces qui les dépassent. Deuxièmement, c’est la ville qui est porteuse du simulacre déterminant : les personnages sont enfermés dans un faux déterminisme créé par la fonction des aires naturelles.

Dans l’optique de parler à la jeunesse en général, par le prisme de ce choc entre classes sociales, et donc de proposer un discours sur l’émancipation de cette jeunesse, la série parvient à créer un discours singulier sur l’écologie urbaine vue par les chercheurs de l’école de Chicago ce qui a pour effet d’individuer les personnages. Concevoir la ville de New York tel un métabolisme n’empêche pas de lier la question du processus d’individuation des personnages à l’organisation interne de l’écologie urbaine. Gossip Girl propose cette étonnante dialectique comme un programme esthétique. Si, on l’a vu, le devenir individu des personnages peut se mettre en place loin de New York, ce qui se joue là de manière discrète est le mouvement profond de la série.

Il faudra, au sein même de la ville, que tous les jeunes acteurs de ce théâtre social trouvent leur propre voie individuelle, non pas comme pions dans un système déterminé de l’intérieur mais pour devenir adultes. Dans cette optique, ils ne veulent pas répéter les erreurs de leur parents, à l’image du couple que formaient le père de Dan et la mère de Serena, n’ayant pas réussi à vivre leur passion amoureuse à cause des conventions sociales. Pour clarifier la dynamique : vaincre le déterminisme durkheimien dans le discours permet de privilégier l’idée d’un écosystème en mouvement sans enfermer la série dans une caricature de lutte des classes comme elle pourrait l’être sur le papier, mais également de faire le choix de ne montrer que des personnages qui évoluent, donc grandissent. Ainsi, à l’image de ce que propose l’école de Chicago, ce sont les individus qui construisent l’écologie urbaine, qui ont le pouvoir, et cette idée contredit de facto toute vision durkheimienne de la série. La construction de leur société part du bas. 

L’exemple le plus frappant de ce processus d’individuation dès la première saison se révèle chez le personnage de Nate Archibald. Le jeune homme, dont la mère est une riche héritière qui a épousé un ancien militaire, découvre progressivement que son père se drogue pour supporter la pression du travail et, surtout, un monde dont il n’a pas les codes. Nate comprend alors que son père ne partage pas son origine sociale et qu’il a choisi de s’enliser lui-même dans le système de l’Upper East Side. Il veut tout faire pour éviter de tomber dans ce qu’il considère comme un piège et choisit ainsi de se rebeller contre tout cela. Il dénonce son père, l’envoie en prison pour possession de drogue, se fait renvoyer du lycée et refuse catégoriquement de suivre le parcours scolaire que ses parents lui imposent. Nate est le premier personnage qui parvient à s’affirmer comme individu au sein de la ville en tentant de s’extirper de la voie qui lui a été tracée, en renversant donc l’idée déterministe. Or, comme énoncé précédemment, un personnage qui se libère du déterminisme social est en capacité de créer un monde à son image. Dans l’aboutissement de cette dynamique, il n’est donc pas si étonnant que ce soit lui qui se lance en politique pour tenter de devenir maire de New York et  de prendre ainsi la tête du métabolisme. Gossip Girl comme blog a donc à la fois une fonction structurante socialement mais également un idéal démocratique pour le moins singulier.

Notes   [ + ]

1. Savage Stephanie in Toronto Sun, 10 mai 2010 in Chollet Mona, « « Gossip Girl », célébration des élites américaines », Le Monde diplomatique, 2010/8 (n°677), p. 27, https://www.cairn.info/magazine-le-monde-diplomatique-2010-8-page-27.htm
2. Le Breton David in Les Chemins de la philosophie, 2013, Animée par Van Reeth Adèle, diffusée le 26 juin, Paris France culture
3. Burgess Ernest W., « L’organisation et la désorganisation sociale comme processus de métabolisme » in Joseph Isaac et Grafmeyer Yves (dir.), L’école de Chicago – Naissance de l’écologie urbaine, Paris, Flammarion, Champs Essais, 2009, p. 138
4. Ibidem, p. 138
5. Ibid., pp. 138-139
6. Ibid., p. 138
7. Selon les terminologies de Park Robert Ezra, « La ville, phénomène naturel » in Joseph Isaac et Grafmeyer Yves (dir.), op. cit., p. 189
8. Ibidem
9. Idem, « La ville comme laboratoire social », in Joseph Isaac et Grafmeyer Yves (dir.), op. cit., p. 174
10. Ibidem, p. 174
11, 12. Ibid., p. 174
13. Le Breton David in Les Chemins de la philosophie, op. cit.
14, 15. Idem