Queens

Un film de Lorene Scafaria

Corps-aimants et ruissellement

Dans le prolongement thématique de la crise des subprimes de 2008, ouvert au champ de la fiction par The Big Short (2015) d’Adam McKay (qui participe d’ailleurs à la production de Queens), Lorene Scafaria en explore les retombées en circuit fermé, au sein d’une niche de consommation précise : le monde du striptease. 

Queens s’expose comme une rétrospective d’images et de sons à travers le récit analeptique de Dorothy (Constance Wu), ancienne stripteaseuse qui consacre un entretien à une journaliste du magazine New York sur son rôle dans l’arnaque des yuppies de Wall Street drogués et fauchés au sein du club dans lequel elle exerçait ses talents de danseuses. La structure encéphalographique du récit annonce le destin et les variations d’un empire illégal voué à l’échec mais porté par ces striphustlers : premier pic du désir d’émancipation et de contrôle de leur environnement oppressant, second pic de l’ascension fulgurante des dominées devenues impératrices de la nuit, et troisième pic figurant l’effondrement du système mis en place. Ce schème moteur enclenche son processus au cœur des années 2000 et s’achève aux premiers symptômes de l’effondrement économique de l’ère Obama. Cet interstice temporel complexe comprenant la fin du deuil post-2001 et les prémisses d’un réenchantement factice qui le suit, plante les germes d’une phase euphorique fragile de la société vespérale new-yorkaise. 

Le club de striptease, point d’ancrage de la diégèse, représente d’abord un espace d’initiation pour la nouvelle recrue, Dorothy (Destiny, son nom de scène), personnage tiraillé entre la connaissance du milieu (on apprend qu’elle danse dans des clubs depuis quelques années déjà) et la découverte d’un nouveau lieu d’expérimentation de son propre corps, au contact absorbant du corps masculin massifié et spectatoriel.

La cinéaste trace ainsi une segmentation sexuée de l’espace du Club. On suit les déambulations de Destiny allant des loges – antichambre féminine du Club – à la piste de danse, théâtre des fantasmes masculins. L’itinéraire se cartographie en un plan-séquence rappelant ainsi la traversée de Ray Liotta dans Les Affranchis, de l’envers invisible du show – composé d’une série de seuils à franchir, des couloirs étroits, de passages-secrets ou zones-grises exiguës échappant à l’œil des caméras de surveillance – pour finalement aboutir au monde ouvert et éclairé de la scène. Celui-ci libère d’ailleurs toute son essence lors de l’immersion du regard de Destiny captivée par la danse sensuelle de la reine du Club, Ramona Vega (Jennifer Lopez). 

La scénographie de ce numéro s’opère par un jeu magnétique entre le corps dansant et la perception hypnotique que l’on en a. La puissance d’attraction du regard par le corps-aimant de Ramona répond à une fabrication, une artificialisation du moment. L’espace devient le milieu gestatif de l’icône « J-Lo » qui mute : d’abord, cachée de l’arrière-scène, elle s’extirpe ensuite de l’étreinte des rideaux et vient s’entoiler dans la surface chromatique situé dans son dos, pigmentée par de petites leds violacées. Ce jeu de lumières fait apparaître, dans l’ouverture de sa danse, les courbes de sa plastique culte qui se gonfle et se dégonfle au rythme de ses mouvements autour de la barre. Ramona se retrouve rapidement ensevelie par le flot continu de dollars jetés sur la piste ou venant se greffer à son corps dénudé. Le titre de « reine » imprègne aussi bien les images que l’esprit de Destiny qui va apprendre, aux côtés de Ramona, les secrets de la réussite. L’espace du club entre donc en correspondance figurale avec l’image nourricière de J-Lo. Il est le foyer de ce noyau d’énergie irradiant le nuit new-yorkaise. Mais ce territoire est à reconquérir quotidiennement, à l’instar de Ramona, impératrice des désirs qui s’érige et se défait chaque nuit. Le jeu d’alternance incarnat/persona qu’opère J-Lo se traduit figuralement par le portrait ambivalent d’une silhouette rongée par l’ombre et un corps vorace de lumières. Ainsi J-Lo s’expose à mesure qu’elle se recouvre, prenant possession à la fois du corps masculin mais aussi de ce qui en fait l’essence dans le film (principalement l’argent). 

Mais le territoire délimité et réglementé Club apparaît bien trop étriqué pour répondre aux ambitions dévorantes des queens qui comptent étendre et surtout pérenniser leur règne sur l’ensemble de la ville. Une ambition constamment contestée par l’orgueil et la perversité des clients traders, représentant cette instance dominatrice et implacable, faisant obstacle à l’indépendance d’action du collectif de danseuses. L’ivresse du désir et l’engourdissement des sens suffisent parfois à la conquête de la ville et des corps qui l’occupent, mais pour un temps seulement – le règne d’une nuit.

Le film, toujours dans le volonté de récupération fantasmée et archiviste du passé,  se plonge dans la renaissance des icônes révolues, celles qui ont marqué de leurs empreintes vocales ou visuelles le monde du spectacle. Ainsi, on voit la venue surprise d’Usher dans le club (à l’apogée de sa carrière à ce moment-là) qui vient admirer le numéro de danse des stripteaseuses menée, bien sûr, par J-Lo. Par un simple ralenti, la réalisatrice fige pendant un court instant cette image, résultant d’une certaine mélancolie fantomale : voir ces stars abîmées ou plutôt polies par le ruissellement du temps est d’autant plus bouleversant lorsqu’on remarque la connexion avec l’arrière-plan anachronique des icônes actuelles dansantes (Lili Reinhart mais surtout Cardi B participent au show). Cette anachronie des images se retrouve également dans le traitement musical qui balise ou perturbe la perception du film. Ainsi, se superpose au tube actuel Money de Cardi B, le tube passé Gimme More de Britney Spears. L’irruption de ce titre germe de la chaîne radio d’un Hummer que Destiny décide d’acquérir. Volume poussé au maximum, Destiny et Ramona danse dans la voiture qui est pourtant à l’arrêt et toujours située dans l’espace de vente du promoteur automobile. Mais cet espace est d’ores et déjà conquis par la musique : les vendeurs sont décontenancés, presque absorbés par le spectacle incongru. La musique de Britney Spears, d’abord intradiégétique va ensuite muter dans sa forme extradiégétique, et déborder d’une séquence à l’autre. L’expansion musicale développe, par le montage alterné des différents espaces clés du film, toute la plasticité de la ville de New-York. La voix de Britney Spears gagne ainsi progressivement l’espace du club, puis contamine les rangs agités des bureaux de Wall Street, pour enfin atteindre les lèvres (donc les corps) des clients du Club qui prononcent ce refrain vénéneux « Gimme More », en signe d’apogée de la conquête new-yorkaise. Ce sont donc des corps résistants voire rebelles, constamment mis à l’épreuve d’une ville globalisante avec laquelle il faut vivre, individuellement ou collectivement. 

L’entreprise illégale de ce groupe de femme est désormais actée, leur système libéral grandit et se pérennise mais il est constamment en proie à un processus de développement risqué, au danger de la spéculation, puisqu’il ne repose que sur l’arnaque, l’engourdissement de leurs clients drogués, puis leur appauvrissement et enfin la récupération des pourcentages sur les dépenses forcées.

Mais la réussite de cette planification libère le champ des possibles. Les espaces de la ville autrefois inaccessibles s’ouvrent aujourd’hui (chacune d’entre elles acquièrent des biens matériels de plus en plus chers et de tailles toujours plus imposantes). Elles détiennent ainsi toutes les clés pour tenter, à leur tour, de contester les zones-limites du passé. Le film mute alors en social revenge sans toutefois tomber dans une sorte de lutte pompeuse mais plus axée dans le jeu de la démesure et de l’abondance. Stade qui ne peut s’atteindre que par le grand détournement, l’effraction, le vol, illustrés par une série des danses érotiques, de scènes de prise de drogues, entremêlées d’inserts sur le débit de cartes bancaires des corps masculins comateux, cartes que l’on glisse et réglisse jusqu’à épuisement dans la fente de la machine qui « approved » chaque paiement. 

La dynamique des flux financiers s’illustre donc comme un collage des corps masculins vampirisés. La mise en réseau (sanguin) des différentes proies infectées par une nouvelle menace dévastatrice fragilise la bulle dorée new-yorkaise prête à éclater. L’équilibre fragile d’un tel empire aboutit à la répétition du schéma de la bulle immobilière, qui paradoxalement aura propulsé la création de cette même entreprise. L’éclatement du groupe s’opère par l’intégration d’une nouvelle recrue prenant le pari de la désinvolture et du jeu pour le jeu mais n’intégrant jamais la logique d’émancipation dans son raisonnement. La mort de l’entreprise est alors inévitable, il aura suffit de la présence d’une anomalie pour enrayer les rouages du collectif, mais aussi altérer l’amitié entre Destiny et Ramona. Le film développe alors cet entrelacs paradoxal liant l’unité d’un collectif au désordre de sa chute, fusionnant le corps à l’espace urbain, résultant d’une merveilleuse synthèse de la trans-formation continue et de l’interruption soudaine, de la formation réformée et de l’explosion déchirante, de la ligne droite et du zig-zag, entre surgissement et anéantissement des formes.

On comprend ainsi que ce jeu de la démesure tout du long mené par ce duo de striphustlers n’est qu’un prétexte d’évasion au cadre autarcique de la ville new-yorkaise et synonyme d’exploration de l’amitié de ces corps-aimants. C’est avant tout les souvenirs festifs, l’ivresse du partage, les danses effusives qui constituent le flot d’images-corps échancrées. Des images pleines rongées par le temps qui obsèdent pourtant, des images sillonnant la ville qui se lovent dans les plis vides de notre présent.