Gossip Girl (2)

2ème partie : écologie conversationnelle

La conversation et la démocratie

Une phrase de Stanley Cavell peut être considérée comme révélatrice, dans l’étude de Gossip Girl, de la nature programmatique du blog : « de façon générale, la mission du perfectionnisme dans un monde de fausse démocratie (et de faux appels à la démocratie) est de découvrir la possibilité de la démocratie, qui pour exister doit, de manière récurrente, être (re)découverte. »[1]Cavell Stanley, « Conditions nobles et ignobles », in Cavell Stanley, Qu’est-ce que la philosophie américaine ?, Folio, 2009, p. 232-233

En étudiant le pseudo-déterminisme que la série semble transmettre durant une saison complète puis l’inversion du discours en faveur de la pensée de l’écologie urbaine des sociologues de l’école de Chicago, il a été établi dans l’article précédent que le monde de l’Upper East Side est marqué a priori, dans un cas comme dans l’autre, par une absence totale de libre-arbitre mais également de démocratie.

C’est bien les familles, semblables à des baronnies en lutte, qui régissent le territoire selon leur propre règle et l’état démocratique traditionnel (mairie ou police) y a rarement emprise. Le réseau du blog Gossip Girl permet donc à la jeunesse de l’Upper East Side de recréer une démocratie qui échapperait à l’emprise de leurs parents.

Par exemple, la guerre ouverte entre Blair et la jeune Jenny utilise le blog comme une couverture médiatique de leur lutte pour le pouvoir au lycée. Un simulacre démocratique donc, rapidement dépassé et complexifié dans la narration. Gossip Girl finit par se lasser de se combat et décide de ne plus rien partager sans preuve. Elle se propose donc d’être l’entité neutre, une sorte de main innocente dans l’établissement d’une hiérarchie au sein du lycée. Ce système s’étend même à la relation entre Gossip Girl et le téléspectateur.

Actée comme élément de tension primordial de la série, la conversation devient ainsi un système complet que l’on nommera ici écologie conversationnelle, dans le but d’établir le lien naturel entre l’écologie de la ville et une pensée sur la conversation dont les débords seraient esthétiques. C’est en effet dans les interstices ouverts par les crises de la conversation que la série déploie ses fulgurances formelles.

Cadeau de Noël

L’exemple de l’épisode de Noël est en cela précieux : Dan et Serena y décident de se faire mutuellement un cadeau secret. Jusqu’à cet épisode leur couple est idyllique, ils n’ont en effet rencontré aucun problème concernant leur différences sociales tant Serena prend un soin immense à protéger Dan de son monde et à se perfectionner elle-même en tant que personne grâce à l’arrivée du jeune homme dans sa vie.

Un seul évènement, traité sur le ton comique, avait amorcé les forces à l’oeuvre dans cet épisode de Noël : lors de leur tout premier rendez-vous, Dan avait emmené Serena dans un restaurant ennuyant profondément la jeune femme, trop habituée à ces mondanités. Elle lui avait fait part à cette occasion de son trouble, ce que le jeune homme a saisi sans problème.

Pour en revenir à leur Noël, les moyens économiques respectifs des deux jeunes adultes posent de nouveau question. Serena, beaucoup plus fortunée que Dan, ne se rend absolument pas compte de la valeur des choses, à quel point c’est vulgaire de lui offrir un cadeau aussi cher. Mais, cette fois — et cela valide l’importance primordiale de la conversation que l’on exposera par la suite — il s’agit d’une surprise, ils ne peuvent donc pas en parler ensemble. C’est au moment où Serena craque et lui offre, en avance, une montre de luxe que Dan lui exprime son trouble et qu’ils trouvent un arrangement : pas plus de 50 dollars seront dépensés pour ce cadeau. Commence alors le véritable défi que le jeu du secret met en scène.

La nouvelle

En parallèle, une ancienne amie de Dan, Vanessa, est parvenue à mettre la main sur un exemplaire d’une des nouvelles qu’écrit le jeune homme et à la faire publier dans le New York Times, ce que Dan qualifie de « meilleur cadeau qu’on ne m’a jamais fait ». Serena, particulièrement jalouse du cadeau de Vanessa, entame alors un contre-la-montre pour trouver un cadeau du même niveau. C’est la même Vanessa qui lui donne la clé du défi : penser à leurs conversations. Serena se souvient alors que Dan souhaite qu’il neige pour Noël.

Avant d’aller plus loin sur la réalisation du cadeau de Serena pour Dan, il faut absolument s’intéresser à cette fameuse nouvelle en cours de publication. Celle-ci est titrée d’une unique date et Dan refuse, dans un premier temps, d’expliquer à Serena ce qu’elle signifie. C’est à la toute fin de l’épisode que le jeune homme avoue à Serena qu’il s’agit de la date de sa première rencontre avec elle. En connaissance de la révélation de la fin de la série — Dan est Gossip Girl — on peut voir cette nouvelle comme une oeuvre de jeunesse du blog.

Par extension, on comprend que si cette nouvelle est écrite par amour pour Serena, c’est également le cas du blog. Tout le réseau conversationnel, ce storytelling du quotidien qu’a mis en place Dan, part littéralement d’un désir amoureux provoqué par cette première rencontre. Lorsqu’elle le comprend, Serena formalise donc ce propos par une question rhétorique cruciale à Dan, « La nouvelle que tu vas publier parle de moi ? », question à laquelle le jeune homme n’offrira aucune réponse. 

Cette réactualisation du motif classique d’un couple créateur de monde à l’image d’un film comme The Clock (Vincente Minnelli, 1945) où les deux protagonistes, par l’amour qu’ils se portent, parviennent à transcender la logique des espaces dans un New York oppressif. La différence dans Gossip Girl est que ce monde devient exceptionnellement complexe, redéfini par la technologie que propose l’ère de la communication permanente, car toute la structure sociale de la jeunesse de l’Upper East Side est désormais composée de deux couches juxtaposées (la ville et Gossip Girl), comme cela a été énoncé précédemment.

La nouvelle est donc une matrice narrative mais également esthétique. Elle permet d’établir de nouvelles lois sociales en étant un préambule à l’apparition de Gossip Girl mais surtout d’établir la vérité de la puissance du langage dans la série car cette oeuvre littéraire n’est pas qu’un fantasme de Dan : c’est une véritable prévision de leur future mise en couple. Ce programme narratif est par la suite reproduit esthétiquement par la création d’une hétérotopie[2]Définit par Michel Foucault et explicité par Fabien Delmas dans Delmas Fabien, « De l’onirisme à Hollywood. Les songes de William Dieterle. », in Ligeia, n°129 – 132, Janvier – Juin, Paris, Association Ligeia, 2014, p. 108 : « Cet antagonisme spatial, a priori élémentaire, est à l’origine de la réflexion menée par Michel Foucault lorsqu’il théorise le concept d’hétérotopies. […] le philosophe avance l’hypothèse selon laquelle il existerait au sein de l’espace réel « où nous vivons » des espaces utopiques réalisés : les hétérotopies. « Utopie localisée », l’hétérotopie affirme son essence en tant qu’elle s’oppose spatialement, au sein du même monde, à une autre sphère spatiale dominée par le prosaïsme. ».par Serena au sein même de l’univers urbain.

La pièce enneigée

On en revient ainsi au cadeau de Serena. Devant l’impossibilité de contrôler la météo et avec l’aide de Vanessa, elle crée une pièce remplie d’écrans projetant un lieu enneigé avec, au centre de la pièce, un matelas et des couvertures pour leur permettre d’y passer la nuit. D’une part, elle parvient, malgré le jeu du secret qui condamnait la conversation, à faire un cadeau qui a pourtant été exprimé dans la conversation ; d’autre part, pour protéger Dan de l’Upper East Side, une fois de plus, Serena a littéralement fait écran au monde tout en créant une symbiose entre l’attente de Dan et la sienne (qui est d’avoir un sapin de Noël) car l’image projetée est un sapin enneigé. L’ordre du monde s’accorde ainsi à leur désir : ils aperçoivent ensemble, par la lucarne, la neige tomber et rient de ce miracle. Ils sont parvenus à surmonter une crise majeure de la conversation.

Notes   [ + ]

1. Cavell Stanley, « Conditions nobles et ignobles », in Cavell Stanley, Qu’est-ce que la philosophie américaine ?, Folio, 2009, p. 232-233
2. Définit par Michel Foucault et explicité par Fabien Delmas dans Delmas Fabien, « De l’onirisme à Hollywood. Les songes de William Dieterle. », in Ligeia, n°129 – 132, Janvier – Juin, Paris, Association Ligeia, 2014, p. 108 : « Cet antagonisme spatial, a priori élémentaire, est à l’origine de la réflexion menée par Michel Foucault lorsqu’il théorise le concept d’hétérotopies. […] le philosophe avance l’hypothèse selon laquelle il existerait au sein de l’espace réel « où nous vivons » des espaces utopiques réalisés : les hétérotopies. « Utopie localisée », l’hétérotopie affirme son essence en tant qu’elle s’oppose spatialement, au sein du même monde, à une autre sphère spatiale dominée par le prosaïsme. ».