Faire Histoire à Fukushima

Fukushima, le désastre à l’épreuve des images (8)

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Il semblerait qu’il existe une image-type du désastre qui constituerait un lieu commun des images de Fukushima : un plan figurant les décombres, la plupart du temps filmé depuis un véhicule en mouvement. Dans Himizu, le premier “film avec Fukushima” de ce corpus, il s’agit d’ailleurs de la scène inaugurale, filmée sur les côtes ravagées par le tsunami.

On retrouve ce type d’image dans beaucoup de films du corpus. S’il peut paraitre évident de filmer les dégâts du tsunami pour évoquer la catastrophe, surtout en l’absence criante de choses à filmer aux alentours de la centrale, on peut reprocher à cette image son caractère outrancier : “Ethics and aesthetics are particularly intertwined in these films, calling to mind Jean-Luc Godard’s famous pronouncement that tracking shots are a matter of morality. As with their Hurricane Katrina counterparts, many of these films show large expanses of rubble and debris, typically in a long traveling shot from a moving vehicle. The visual motif captures the magnitude of the devastation but can also reek of disaster tourism[1]L’éthique et l’esthétique sont particulièrement entremêlés dans ces films, rappelant à l’esprit la célèbre phrase de Jean-Luc Godard que les travellings sont affaire de morale. Comme pour leurs équivalents pour l’ouragan Katrina, plusieurs de ces films montrent de larges étendues de gravats et de débris, généralement par un long travelling filmé depuis un véhicule en mouvement. Ce motif visuel capte la magnitude du désastre mais empeste aussi parfois le tourisme macabre”. Dennis Lim, “Post-Traumatic Filmmaking in Japan”, The New York Times, 14 mars 2012, en anglais, consultable sur https://www.nytimes.com/2012/03/18/movies/films-on-the-tsunami-at-yamagata-documentary-film-festival.html ”. La “mémoire cinématographique” pose régulièrement la question de l’interdit moral de regarder la catastrophe – or, on l’a déjà dit, il n’y a rien à voir à Fukushima, seul le tsunami a produit des effets catastrophiques observables. 

Mais on ne peut ignorer qu’il y a aussi, chez le spectateur, bien au-delà de la sidération provoquée par le désastre, un autre désir : celui de voir, à tout prix, la destruction du monde, de jouir des images de la catastrophe. “Si les films sur la fin du monde plaisent tant, si les films sur la Bombe et sur Fukushima nous interpellent, n’est-ce pas parce qu’ils figurent notre désespoir radical qui nous fait imaginer (désirer ?) la destruction du monde[2] Elise Domenach, “Introduction – Fukushima en cinéma : comment survivre à notre folie ?”, Fukushima en cinéma. Voix du cinéma japonais, The University of Tokyo Center for Philosophy, Uehiro Booklet 10, p. 15. ?” 

De cette frustration de la pulsion scopique naît la reconstitution du désastre, c’est-à-dire une représentation post-catastrophe des effets sur le réel – un “état des lieux”. 

Il est tentant de tirer à partir de ces films une Histoire avec un H majuscule, un récit de l’événement. Pourtant, en choisissant de s’exprimer à travers la fiction, les réalisateurs semblent avoir tranché : l’histoire fictive naît précisément de la faillite de l’Histoire. L’humanité ne retient rien, et n’apprend pas de ses erreurs : c’est la conclusion tirée par un des personnages de Women on the Edge. Puisque l’Histoire n’a pas permis d’éviter la catastrophe, peut-être que des histoires y arriveront. Pour citer Walter Benjamin : “Faire oeuvre d’historien ne signifie pas savoir “comment les choses se sont réellement passées”. Cela signifie s’emparer d’un souvenir, tel qu’il surgit à l’instant du danger [3] Walter Benjamin, “Sur le concept d’histoire” (1940), trad. M. De Gadillac, Oeuvres, III, Paris, Gallimard, 2000, p. 431. ”. Fukushima ne fait pas « événement » : il n’y aura probablement jamais de mémorial de Fukushima (ou du moins pas comme on l’entendrait, puisqu’il existe un projet de « site touristique » dédié à la catastrophe où l’on pourrait notamment assister à la décontamination des lieux[4] Victoria Gairin, « Fukushima, site touristique ? », Le Point, 22 août 2013, consultable surhttp://www.lepoint.fr/monde/fukushima-site-touristique-22-08-2013-1716342_24.php (consulté le 22 août 2019). ). On ne connaît même pas le nom de toutes les victimes, et on sépare les « morts » des « disparus » (sous-entendu, ceux dont on n’a pas retrouvé les corps). Pour qu’il devienne événement historique, Fukushima doit être “résolu”, ce qui semble bien impossible. Les films du corpus semblent même prendre un malin plaisir à réécrire l’histoire et à brouiller les pistes, n’hésitant pas à convoquer une multitude d’éléments historiques, tout en les réinterprétant par des voyages dans le temps ou des histoires invraisemblables. Citons, pour exemple, le néo-nazi de Himizu, surnommé “Hitler”, qui hurle devant les images télévisées de la catastrophe de Fukushima : “Fermez-la ! Le nucléaire c’est la vie !” et qui, l’instant d’après, est assassiné par un vieillard : il a “tué Hitler”. 

Mais en contrepoint d’une démarche vaine d’historiciser la catastrophe, « faire mémoire » par le cinéma n’est pas une tentative de reléguer la catastrophe au passé. Avec Fukushima, comme avec les « autres », le temps n’a plus la même valeur, il ne s’écoule pas de la même manière. Il est intéressant de voir comment les films avec Fukushima cherchent à faire mémoire tout en reconnaissant « l’actualité » de la catastrophe qui ne finit pas d’être au présent – la temporalité du nucléaire est sans commune mesure avec la temporalité de l’humanité, il faut essayer de la penser dans son infinitude, bien au-delà des conséquences directes qu’a pu avoir l’explosion sur les populations proches. Fukushima est une catastrophe métaphysique ; c’est ainsi qu’Hervé Couchot, dont la contribution à l’ouvrage Penser avec Fukushima est intitulée « Penser le temps avec le 11 mars et Fukushima », développe l’idée d’une « déchirure » de l’espace-temps causée par le désastre[5]Hervé Couchot, « Penser le temps avec le 11 mars et Fukushima », dans Christian Doumet et Michaël Ferrier (dir.), Penser avec Fukushima, Editions nouvelles Cécile Defaut, Nantes, 2016, p. 196 , en reprenant les mots de Saito Tamaki  : 

« C’est ce qu’exprime très bien le psychanalyste japonais Saitô Tamaki lorsqu’il parle, dans sa chronique du « temps » sinistré, d’un décalage généralisé des temps allant même jusqu’à faire de cette dimension temporelle l’une des originalités possibles des évènements du 11 mars

« Depuis la catastrophe, l’archipel est déchiré entre plusieurs ordres temporels (…) Partout, les ordres temporels se sont distendus, suscitant des « décalages horaires ». Ceux qui vivent en deuil, ceux qui investissent dans un projet, ceux qui s’agitent parce que « toute difficulté peut se transformer en chance ». Chacun vit ainsi un temps particulier. » 

Et il conclut :  

« Dans le réalisme qui succédera à ce séisme-ci, peut-être est-ce l’approche du temps qui sera bouleversée[6] Tamaki Saito, “Le temps sinistré”, dans Corinne Quentin, Cécile Sakai, Collectif, L’archipel des séismes : Ecrits du Japon après le 11 mars 2011, Arles, France, Philippe Picquier, 2012, p. 115 – 119.  ». 

Force est de constater que le « bouleversement du temps » est fort bien figuré dans ces films. J’ai déjà évoqué les « désynchronisations » temporelles impromptues de Your Name. qui éloignent et font se dé-connaître les personnages : en effet, on finit par comprendre que lorsque Taki échange de corps avec Mitsuha, c’est aussi par un déplacement temporel dans le passé, puisque Mitsuha est censée être morte. 

On peut aussi évoquer cette discussion dans Asako I & II lors de laquelle Asako dit à une de ses amies qu’elle “n’arrive plus à suivre” ses histoires de coeur, ce à quoi elle lui répond : “Tu as raison, Asako. Les temps changent sans même que tu t’en rendes compte”, comme si Asako n’était pas simplement déconnectée des histoires de son amie, mais plutôt désynchronisée avec la marche du monde. 

Il en va de même lors d’une discussion qui arrive vers la fin du film, alors qu’Asako vient de quitter Ryohei (le “double”) pour Baku, son amant du début, “l’original”. Asako dit alors : “J’ai l’impression d’être en train de rêver. Non… Plutôt, tout, jusqu’à maintenant, me semble avoir été un long rêve. C’était vraiment un rêve heureux. J’avais l’impression d’avoir mûri. Mais maintenant, je me suis réveillée et je… je n’ai pas changé du tout”. Asako renverse la dissociation entre rêve et réalité prenant l’un pour l’autre, et finit par penser que peut-être, dans son rêve, ses choix “pesaient” plus. C’est d’ailleurs cette remarque qui donne son nom au titre original, “Netemo Sametemo”, littéralement “même si je rêve, même si je suis éveillée”. Là encore, on peut constater un phénomène de désynchronisation, de dissociation entre un individu et le réel engendrée par le désastre. 

Mais il y a aussi, bien sûr, l’androïde de Sayonara, qui survit à la catastrophe et ne peut pas mourir, et qui, une fois sa maîtresse / propriétaire décédée, « terminera » sa vie éternelle dans un Japon évacué. L’image est poétique, bien sûr : l’androïde est à l’image de l’homme, et il lui survivra : mais il n’y aura plus personne pour le voir. Et comment ne pas penser alors aux radiations que l’on continue d’accumuler sur Terre, et qui nous survivront des millions d’années ? La temporalité du nucléaire est vertigineuse : la demie-vie[7]La « demi-vie » est le temps nécessaire pour que la moitié des atomes soient naturellement désintégrés. Le terme est poétiquement évocateur dans le cas d’une catastrophe telle que Fukushima.
de certains déchets radioactifs peut atteindre plusieurs milliards d’années. Le choix d’utiliser dans The Whispering Star les paysages désolés des plages du tsunami alors que le film se situe dans un futur lointain met face à cette temporalité inhumaine : même le temps n’effacera pas les lésions de Fukushima. Le voyage de son androïde à travers le cosmos est une odyssée à la temporalité vertigineuse, et parce qu’elle ne peut pas mourir, la vitesse même de sa réalité nous devient insaisissable. La fiction ne met pas à l’écart la catastrophe, bien au contraire : elle la déploie et cherche à figurer ce que nous ne saurions imaginer.

Notes   [ + ]

1. L’éthique et l’esthétique sont particulièrement entremêlés dans ces films, rappelant à l’esprit la célèbre phrase de Jean-Luc Godard que les travellings sont affaire de morale. Comme pour leurs équivalents pour l’ouragan Katrina, plusieurs de ces films montrent de larges étendues de gravats et de débris, généralement par un long travelling filmé depuis un véhicule en mouvement. Ce motif visuel capte la magnitude du désastre mais empeste aussi parfois le tourisme macabre”. Dennis Lim, “Post-Traumatic Filmmaking in Japan”, The New York Times, 14 mars 2012, en anglais, consultable sur https://www.nytimes.com/2012/03/18/movies/films-on-the-tsunami-at-yamagata-documentary-film-festival.html
2. Elise Domenach, “Introduction – Fukushima en cinéma : comment survivre à notre folie ?”, Fukushima en cinéma. Voix du cinéma japonais, The University of Tokyo Center for Philosophy, Uehiro Booklet 10, p. 15.
3. Walter Benjamin, “Sur le concept d’histoire” (1940), trad. M. De Gadillac, Oeuvres, III, Paris, Gallimard, 2000, p. 431.
4. Victoria Gairin, « Fukushima, site touristique ? », Le Point, 22 août 2013, consultable surhttp://www.lepoint.fr/monde/fukushima-site-touristique-22-08-2013-1716342_24.php (consulté le 22 août 2019).
5. Hervé Couchot, « Penser le temps avec le 11 mars et Fukushima », dans Christian Doumet et Michaël Ferrier (dir.), Penser avec Fukushima, Editions nouvelles Cécile Defaut, Nantes, 2016, p. 196
6. Tamaki Saito, “Le temps sinistré”, dans Corinne Quentin, Cécile Sakai, Collectif, L’archipel des séismes : Ecrits du Japon après le 11 mars 2011, Arles, France, Philippe Picquier, 2012, p. 115 – 119.
7. La « demi-vie » est le temps nécessaire pour que la moitié des atomes soient naturellement désintégrés. Le terme est poétiquement évocateur dans le cas d’une catastrophe telle que Fukushima.