(Sic transit) Gloria mundi

Un film de Robert Guédiguian

Vanitas vanitatum…

Bien avisé fut Robert Guédiguian de retrouver cette formulation latine prononcée lors de la cérémonie d’intronisation des papes, Sic transit Gloria mundi, ainsi passe la gloire du monde. Ce véritable memento mori était adressé au plus puissant des puissants afin de lui rappeler sa condition de mortel à l’aube de son triomphe. Le cinéaste de l’Estaque retrouve pour ce vingt-et-unième film sa fidèle tribu composée principalement du trio formé par Gérard Meylan, Ariane Ascaride et Jean-Pierre Darroussin, entourés d’un noyau périphérique de jeunes acteurs, devenus des visages récurrents depuis quelques films, à savoir Robinson Stévenin, Anaïs Demoustier, Grégoire Leprince-Ringuet ou encore Lola Naymark. Cela lui donne l’opportunité d’élaborer une oeuvre quasi chorale, où aucun personnage n’est mis de côté. Co-écrit par Guédiguian et le comédien dramaturge Serge Valetti, le scénario est au contraire saisissant de pertinence, notamment en ce qui concerne la justesse de ses personnages.

(Sic transit) Gloria mundi s’ouvre sur le retour de Daniel à Marseille après avoir passé de nombreuses années en prison. Peu de temps avant sa sortie, Sylvie, son ex-femme lui a écrit une courte lettre pour lui annoncer que leur fille a donné naissance à une petite Gloria. Le temps a passé et Sylvie a refait sa vie avec Richard. Ils ont eu ensemble une autre fille, Aurore, qui est en train de monter une entreprise d’achat de produits d’occasion avec son compagnon, Bruno. Les affaires roulent tandis que Nicolas, le mari de Mathilda, s’est lancé en tant que chauffeur pour Uber. Galères après galères, les parents de Gloria sont au plus mal, tandis qu’Aurore et Bruno s’apprêtent à ouvrir un autre magasin.

La ville est tranquille

Les trois derniers films réalisés par Robert Guédiguian après Les Neiges du Kilimandjaro étaient comme des parenthèses : l’une enchantée avec Au fil d’Ariane qui empruntait à la fable et au conte, l’autre historique avec Une Histoire de Fou, sur le sursaut terroriste arménien des années 1970, puis enfin une utopie avec La Villa qui posait très clairement la question du vivre ensemble. Dans Gloria mundi, Guédiguian quitte la douceur des calanques pour revenir au cœur de Marseille, dans une ville en pleine mutation. L’esthétique dépouillée du film rappelle la sobriété de La Ville est tranquille dans lequel le cinéaste confirmait sa lucidité sur un monde de plus en plus violent, en proie à toutes formes de menaces. Dans Gloria mundi c’est plus que jamais l’exploitation de l’homme par l’homme qui contraint les personnages à la survie, sans perspective d’horizon. Près de vingt ans après La Ville est tranquille, Marseille a changée : le sépare la canebière en deux, les poissonniers du Vieux-Port ont laissé place aux vagues de touristes, téléphone au poing, à la recherche du pittoresque même le plus factice. Seule l’Estaque semble avoir conservé ce parfum d’un autre temps, mais nous ne suivrons pas Daniel sur les traces de son passé. C’est au contraire dans les tréfonds d’une société capitaliste à l’extrême, que nous entraîne le cinéaste, à travers le destin de ces personnages devenus de véritables pions sur un vaste échiquier. Il est troublant de constater l’acuité et la clairvoyance avec laquelle le film décrit notre époque contemporaine marquée par l’hypermobilité, les flux migratoires et urbains, l’ubérisation de la société, le tout dans une précarité qui devient la norme. Toujours en mouvement, les personnages ne cessent de s’enfermer dans des tramways, des bus ou des voitures, pour parcourir d’un bout à l’autre la ville à la recherche d’une résolution à leurs problèmes. Dans ce mouvement continu, ils s’épuisent et se mettent à manquer d’air. Du chauffeur Uber à la femme de ménage de nuit, jusqu’à la jeune vendeuse enchaînant période d’essai, sur période d’essais ; ce sont toutes les strates de « ceux d’en bas » qui sont dépeintes dans Gloria mundi grâce à des portraits qui ne tombent jamais dans l’excès. Fidèle à l’esthétique des précédents films, la mise en scène privilégie les plans resserrés qui saisissent à l’improviste la furtivité d’une émotion ou les traces que le temps à laissé sur les visages. Le cinéaste semble refuser toute négociation avec la caste élevée, face à la consécration du règne de l’ultra-libéralisme, et lâche un véritable cri dans la nuit, à la recherche du regard de « ceux d’en haut ». Le film repose en effet la question du regard dans le contexte hyper-contemporain du flux d’images continu et du smartphone comme filtre pour regarder le monde. Chaque personnage semble chercher à être regardé, et au-delà à exister pour lui-même dans ce système qui broie les individualités.

Le cinéma, c’est les acteurs

Robert Guédiguian empruntait à Hitchcock son célèbre adage, « Le cinéma, c’est les acteurs », pour féliciter son épouse, Ariane Ascaride, récompensée du prix d’interprétation féminine à la Mostra de Venise, où Gloria mundi était en compétition. Dans un discours déchirant, l’actrice d’origine napolitaine réaffirmait la richesse d’une société multiculturelle et cosmopolite, tout en dédiant son prix à « tous ceux qui dorment au fond de la Méditerranée »[1]Discours d’Ariane Ascaride à la 76e Mostra de Venise. Au fil de ses films, Robert Guédiguian a construit une oeuvre collective, où chacun, acteurs mais aussi techniciens, se considèrent selon leurs propres mots plus créateurs qu’exécutants. C’est une véritable démonstration sur le collectif et l’individuel dans l’art qui habite cette carrière.

Il faut d’ailleurs faire une place toute spéciale à Gérard Meylan qui signe certainement ici la plus magistrale interprétation de sa carrière. Enfant de l’Estaque et ami de toujours de Robert Guédiguian, Meylan est l’un des visages les plus atypiques du cinéma français. Infirmier dans la vie, arrivé au cinéma par hasard, il apparaît dans la quasi-totalité des films de son camarade d’enfance. Guédiguian a fait de Meylan, un acteur, en taillant au cordeau des rôles qui ne pouvaient être joués que par lui. Dans Gloria mundi, Meylan n’a jamais été autant dans la retenue de son personnage, ni aussi juste. Véritable visage de l’humanité, Daniel incarne cette colère sourde qui habite chaque individu, résignée face à un implacable destin. Fataliste, Daniel ne le sera jamais, jusque dans la dernière scène d’une grande intensité dramatique. Le film s’ouvre et se clôt sur les battements de coeur de la petite Gloria, hommage au cinéaste arménien Artavazd Péléchian, à son film Vie, et c’est bien le droit à la vie, au-delà de la survie, que réclament ces personnages.

En 2017, Guédiguian exprimait son désir de porter la voix des inaudibles : « Je me demandais si un cinéaste n’est pas obligé de rendre compte d’un certain nombre de choses dont il est porteur, est-ce qu’un cinéaste n’est pas un porte-parole, n’a pas le devoir de parler des injustices qui ont été faites à des gens qu’ils représentent et qui n’ont pas tous la parole »[2]Garance Fromont, L’Ombre des Ancêtres oubliés – Penser le cinéma de la diaspora arménienne (1991-2017), Mémoire de Master 2 sous la Direction de Martin Goutte, Sorbonne nouvelle – Paris III, 2016-2019.. Voix des sans-voix, le cinéaste marseillais a encore beaucoup à nous dire de notre monde et de ses vicissitudes. Cela ne l’empêche pas de réaliser un film esthétiquement sublime où l’émotion surgit aussi lors des scènes de la vie quotidienne les plus simples. S’il se distingue par sa sobriété, tant dans la mise en scène que dans le montage, Gloria mundi ne tombe jamais dans une froideur mécanique, comme le montre l’ouverture du film sur la naissance de la petite fille. Plus loin dans le film, les émotions affleurent plus sobrement, au détour d’un regard, comme dans la séquence où Daniel rencontre Richard. Assis à la table du salon, le premier regarde le second occupé à éplucher des légumes pour que Sylvie puisse déjeuner en rentrant de son travail de nuit. D’un plan à l’autre, les deux hommes s’apprivoisent de loin, réunis par l’amour qu’ils portent à la même femme. Cette sobriété ne masque pas la colère qui croît au fur et à mesure des coups du sort que subissent les personnages. « Le cinéma de Robert Guédiguian, écrit Christophe Kantcheff, est une entreprise de reconquête. Reconquête de la conscience d’appartenir à un même ensemble social, que l’on peut appeler classe ou peuple, aux intérêts convergents. Reconquête de la fierté d’en être »[3]Christophe Kantcheff, Robert Guédiguian cinéaste, Paris : Chêne, 2013, p. 230.. Dans Gloria mundi, qui est sans aucun doute, l’un de ses films les plus beaux et peut-être aussi l’un des plus durs, le moteur de Guédiguian est encore et toujours la révolte face à l’absurde.

Notes   [ + ]

1. Discours d’Ariane Ascaride à la 76e Mostra de Venise
2. Garance Fromont, L’Ombre des Ancêtres oubliés – Penser le cinéma de la diaspora arménienne (1991-2017), Mémoire de Master 2 sous la Direction de Martin Goutte, Sorbonne nouvelle – Paris III, 2016-2019.
3. Christophe Kantcheff, Robert Guédiguian cinéaste, Paris : Chêne, 2013, p. 230.