La Reine des neiges 2

Au-delà de la stase du temps, ré-organiser le monde

La Reine des Neiges 2 ambitionne la ré-organisation d’un principe qui s’exprime au coeur du premier volet lors de la fameuse séquence de Let it go où Elsa, euphorique, acte le potentiel infini de ses pouvoirs dans un instant de déchaînement créateur. Trois dynamiques distinctes participent de ce cap primordial originel : 1) la neige en vient à s’animer, en témoigne la naissance du bonhomme de neige Olaf et sa définition comme individu 2) mais la jeune femme est aussi capable de bâtir par magie une structure sans lui donner vie 3) la libération des pouvoirs d’Elsa s’exprime dans la ré-invention de ses vêtements. Elle enlève en effet successivement ses gants puis sa cape pour finir par recréer l’entièreté de sa tenue. 

Une limite tragique

Capable de façonner des structures qui ne répondent qu’aux injonctions de ses mouvements, mais également de donner vie à la glace, le pouvoir illimité de la jeune femme se révèle par la suite. Elle parvient en effet à transformer ses vêtements et cela outrepasse alors les limites supposées de ses pouvoirs, puisqu’elle ne peut agir matériellement sur du tissu. C’est qu’à l’instar d’autres Disney Classics, La Reine des Neiges profite de cette séquence chantée pour marquer une rupture dans le prosaïsme de la narration et faire tomber les dernières barrières qui retiennent encore les capacités de la jeune femme. La séquence d’animation musicale la plus populaire de la décennie porte donc en elle cette puissance : la magie d’Elsa peut tout sur la fluidité numérique de l’image.

La dimension tragique de ce deuxième opus s’écrit alors à partir de la douloureuse découverte par la jeune héroïne d’une frontière absolue, le temps, qui annihile son impact sur la plasticité de l’espace numérique. Ce principe s’annonce par un flash-back situé au début du film, où une voix, qui se révèlera être une émanation du passé, obnubile Elsa jusqu’à la conduire à libérer des esprits élémentaires qui vont mettre en péril son royaume. Cette dernière se retrouve complètement impuissante vis-à-vis de ce souvenir qui ne peut, par définition, s’inscrire dans la matière numérique de l’image.

Cette idée atteint réellement son acmé dramatique plus tard dans son voyage, lors de la plus belle séquence du film : Olaf ne cesse de déclamer que l’eau aurait une mémoire ce qui amène Elsa à s’en servir pour figer l’image de la mort de ses parents. Dans un bateau échoué, elle réunit chaque goutte qui y subsiste ; celles-ci flottent alors tel des larmes, dans un mouvement ascendant, du bois craquant de l’épave jusqu’au centre de l’espace scénique, où elles forment une masse. Elle les gèlent ensuite, fixant une image dans le temps : la glace figure ses parents à la seconde précédant leur engloutissement par une vague. Les larmes d’Elsa qui doublent alors figuralement les gouttelettes ne peuvent que témoigner de son impuissance face à cette image à la dimension dévastatrice. 

Elsa prend conscience des limites de ses pouvoirs face à la vision insoutenable de la mort de ses parents : s’il redevient fluide et s’anime, le bloc de glace ne sera plus que de l’eau considérée comme mémoire. Malgré l’étendue de ses capacités, Elsa se retrouve confrontée à l’immuabilité du temps et à l’implacabilité tragique du souvenir. Elle semble en effet aussi impuissante envers la voix que par rapport à la glace numérique, car ces deux éléments diégétiques participent d’une mémoire qu’elle ne peut maîtriser.

La stase du temps

Le cinéma numérique a déjà donné lieu à une telle problématique. Dans Alice de l’autre côté du miroir, l’héroïne revient au pays des merveilles pour tenter de sauver le chapelier d’une terrible dépression. Ce dernier est en effet persuadé que ses parents ne sont pas morts lors d’une attaque surprise de la Dame de Coeur, il y a des années de cela. Pour aider son ami et tenter de refaire l’histoire, Alice vole le coeur du Temps, un personnage excentrique à moustache qui a tout pouvoir sur le temps et la mort, afin d’accéder à la mémoire du monde, ce qui revient à traverser un terrible océan de souvenir qui contient, dans le creux de ses vagues, toute l’histoire du pays des merveilles.

Navigatrice dans le monde réel, Alice dompte cette mer furieuse pour visionner l’histoire, à l’instar d’Elsa, mais cette fois le souvenir est en mouvement, tels des extraits vidéos dans lesquels il est possible de s’introduire et d’y générer a priori une influence interactive avec ce qui les compose. Reste que, dans sa profondeur, le temps est statique : l’impossibilité de modifier l’histoire neutralise les tentatives d’Alice d’en changer le cours. Elle ne peut qu’apprendre de l’histoire, remonter le fil de la vérité de manière à dénouer le présent et ré-harmoniser le monde.

Alice comprend alors que les parents du chapelier ne sont pas morts ce jour-là mais sont retenus par la Dame de Coeur à l’image d’Elsa qui découvre petit à petit la vérité sur une trahison qui déstabilise le monde. Le monde numérique s’en trouve figé, suite au déséquilibre causé par Alice. De la même manière, l’héroïne de La Reine des Neiges 2 parvient à découvrir d’autres souvenirs, images de glace analogues à celle de la mort ses parents, pour comprendre la vérité avant de se voir elle-même pétrifiée dans les profondeurs de l’histoire.

Au bout de son voyage, Elsa se sacrifie pour rééquilibrer le monde : la vérité jaillit de sa main puis la jeune fille se transforme en souvenir glacé et entraîne Olaf, sa création, avec elle dans la mort. Dans les deux films, la ré-organisation du monde passe ainsi par l’intégration à cette état de stase puisqu’Alice est également pétrifiée. À la fin de Alice de l’autre côté du miroir, la jeune femme profite de cette leçon pour repartir en mer car son but est de « marquer l’histoire ». Elsa abandonne quant à elle la régence du royaume d’Arendelle, au profit de sa soeur, de manière à vivre avec le peuple de sa mère et renoue ainsi avec son histoire personnelle. Dans le final, elle transforme alors un cheval d’eau en cheval de glace : le retour à l’harmonie est celui d’un parfait entrelacement formel, entre fluidité et fixité.