La décennie 2010

Top 10 décennie de la rédaction

  1. Twin Peaks : The Return, David Lynch (2017)
  2. Mektoub, My Love : Canto Uno, Abdellatif Kechiche (2018)
  3. Ready Player One, Steven Spielberg (2018)
  4. Le Vent se lève, Hayao Miyazaki (2014)
  5. Inherent Vice, Paul Thomas Anderson (2014)
  6. Sully, Clint Eastwood (2016)
  7. Melancholia, Lars von Trier (2011)
  8. Comment savoir, James L. Brooks (2010)
  9. Twixt, Francis Ford Coppola (2012)
  10. Adieu au langage, Jean-Luc Godard (2014)

Lorsque l’agent Dale Cooper (Kyle Maclachlan, Twin Peaks : The Return, 1er) décide, après avoir vaincu BOB, de revenir dans le passé pour sauver Laura (Sheryl Lee), il accomplit un geste qui semble toucher en plein cœur la décennie de cinéma qui s’achève. Il ouvre un monde de pure rêverie, « between two worlds », dont l’ambition est de déjouer la mort, geste à la fois monumental et fragile, qui porte en lui la menace de disparaître soi-même.

Son acte, après tout, est-il si différent de celui de James Hallyday (Mark Rylance, Ready Player One, 3e), créant, dans l’OASIS, un concours en l’honneur de son ami perdu ? Hallyday revient, comme un pur fantôme numérique, pour retrouver l’ami d’autrefois, et ainsi conjurer le mal passé. Lors de la décennie 2000 l’imaginaire spielbergien était comme infecté par le cauchemar pur (La Guerre des mondes, Minority Report, etc.), dont il fallait réussir à s’échapper pour restaurer le foyer. Une décennie plus tard, l’image retrouve chez le cinéaste sa vertu ontologiquement réparatrice. L’OASIS, tout comme la couverture du Washington Post de Pentagon Papers, ouvre un monde neuf, ayant échappé à la cruauté et au mensonge. L’image sauve ou, du moins, elle cherche à sauver.

A ce titre la filmographie de Clint Eastwood (Sully, 6e) est essentielle à ce temps de l’histoire du cinéma, le réalisateur se concentrant sur des héros qui ont réussi à éviter la violence. Il s’agit de «rejouer pour déjouer». A travers le pilote Sully, Eastwood conjure esthétiquement le 11 septembre et refonde la communauté (New York, les Etats-Unis) en allant puiser dans un geste qu’il veut aussi beau et pur que l’orbe de Laura ou que l’œuf d’Hallyday.

Une orbe, un œuf, dont l’éclat conjoint évoque deux soleils. D’abord l’immense soleil incandescent de Kechiche, qui infuse les images de Mektoub, My Love : Canto Uno (2è) comme le sacré infuse toute matière. Ce soleil se déploie à travers la musique, les personnages, l’eau, le sable, les corps, en une grâce profane où le désir et la piété se réunissent, là encore pour contrer un spectre de mort. Le spectre de Clément, fiancé à Ophélie, exilé sur son porte-avion, et qui déchainerait une terrible violence s’il découvrait la liberté de celle qui lui est promise.

L’autre soleil est celui qui répand une lumière mélancolique sur le Los Angeles éclaté d’Inherent Vice (5è). Une lueur qui accompagne les errances des Doc (Joaquin Phoenix), personnage qui, là encore, cherche inlassablement un passé perdu, un lien brisé. Une lueur étrange, inquiétante peut-être, qui finit par éblouir Doc lorsque celui-ci est en voiture avec une Shasta (Katherine Waterston) retrouvée. Le soleil ocre de la mélancolie selon P. T. Anderson.

Une lumière solaire qui, dans Twixt (9e), noie le réel pour mieux se retirer du monde imaginaire, car « dans le monde rêvé, chaque touche de lumière semble mise en valeur par la composition des couleurs. »

Même dans le monde des astres, le mort rôde, comme le rappelle Melancholia (7e). Qui voudrait entièrement conjurer la disparition se retrouverait dans la même impasse que Claire (Charlotte Gainsbourg) ou que Dale, finalement perdu dans les limbes du temps. L’image sauve là où elle le peut, et, ailleurs, elle accompagne l’évaporation, comme le vieil Hallyday se retirant lui-même de sa chambre avec douceur. L’imaginaire, alors, devient un linceul. Nahoko, ainsi, finit absorbée par le vent des rêveries de Jirō, dans Le Vent se lève (4e). En mourant elle devient pure figure esthétique, et rejoint les fragiles avions imaginés par son époux. Restaurer, alors, ce n’est plus déjouer la violence, mais la panser.

C’est là peut-être l’une des clefs des médiations historiques de Jean-Luc Godard (Adieu au langage, 10e) : ces films naissent des plaies de l’histoire. Ils en sont un écoulement esthétique, à la fois inquiet et mélancolique.

Si Twin Peaks : The Return tient la tête de ce classement, c’est peut-être ainsi parce qu’il concentre à la fois toute l’ambition et toute l’inquiétude du cinéma de cette décennie. Un cinéma qui aura parfois déjoué la mort comme Dale Cooper et le commandant de bord Sully, qui l’aura accompagnée comme Hawks écoutant les derniers mots de Margaret ou Jirō voyant Nahoko s’évaporer. Un cinéma qui aura travaillé inlassablement à panser les plaies de l’histoire, et à restaurer les liens brisés, faisant revenir l’amour entre Dougie et Janey-E, et permettant à Hallyday d’exprimer ses regrets à son ami d’autrefois.

Le cinéma peut alors entrer dans la décennie nouvelle, comme Doc et Shasta, serrés l’un contre l’autre, roulant vers une lueur encore insondable.


Top des rédacteurs

César Bernard
  1. Oncle Boonme, celui qui se souvient de ses vies antérieures, et Cemetery of Splendour, Apichatpong Weerasethakul
  2. Grass et Seule sur la plage la nuit, Hong Sang-soo
  3. Twin Peaks : The Return, David Lynch
  4. Melancholia, Lars von Trier
  5. Mektoub, My Love : Canto Uno, Abdellatif Kechiche
  6. The Tree of Life, Terrence Malick
  7. L’Inconnu du lac, Alain Guiraudie
  8. Mindhunter, Joe Penhall et David Fincher
  9. Comment savoir, James L. Brooks
  10. Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne, Steven Spielberg
Sebastien Deville
  1. Twin Peaks : The Return, David Lynch
  2. Mektoub, My Love : Canto Uno, Abdellatif Kechiche
  3. Holy Motors, Leos Carax
  4. Toni Erdmann, Maren Ade
  5. The Neon Demon, Nicolas Winding Refn
  6. L’Inconnu du lac, Alain Guiraudie
  7. Faust, Alexandre Sokourov
  8. Mad Max : Fury Road, George Miller
  9. La Chambre interdite, Guy Maddin
  10. In Anther Country, Hong Sang-soo
Nicolas Garcia
  1. Le Vent se lève, Hayao Miyazaki
  2. Sense8, Lana et Lilly Wachowski
  3. Twixt, Francis Ford Coppola
  4. Comment savoir, James L. Brooks
  5. Les Animaux fantastiques : Les Crimes de Grindelwald, David Yates
  6. Mektoub, My Love : Canto Uno, Abdellatif Kechiche
  7. Glass, M. Night Shyamalan
  8. Inherent Vice, Paul Thomas Anderson
  9. Ready Player One, Steven Spielberg
  10. Welcome Back, Cameron Crowe
Anthony Moreira
  1. Twin Peaks : The Return, David Lynch
  2. Ready Player One, Steven Spielberg
  3. Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne, Steven Spielberg
  4. Sully, Clint Eastwood
  5. Adieu au langage, Jean-Luc Godard
  6. Le Pont des espions, Steven Spielberg
  7. Twixt, Francis Ford Coppola
  8. Glass, M. Night Shyamalan
  9. Millénium : Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes, David Fincher
  10. Comment savoir, James L. Brooks et Les Âmes mortes, Wang Bing

Mentions spéciales : Cheval de guerre de Steven Spielberg, Hacker de Michael Mann et Ettrick de Jacques Perconte.

Illan Reille
  1. Twin Peaks : The Return, David Lynch
  2. Inherent Vice, Paul Thomas Anderson
  3. Ready Player One, Steven Spielberg
  4. Le Vent se lève, Hayao Miyazaki
  5. Sully, Clint Eastwood
  6. Un jour dans la vie de Billy Lynn, Ang Lee
  7. Mektoub, My Love : Canto Uno, Abdellatif Kechiche
  8. The Tree of Life, Terrence Malick
  9. Nymphomaniac, Lars von Trier
  10. Inside Llewyn Davis, Joel et Ethan Coen
Clément Sabathié
  1. Twin Peaks : The Return, David Lynch
  2. Ready Player One, Steven Spielberg
  3. Inherent Vice, Paul Thomas Anderson
  4. Mektoub, My Love : Canto Uno, Abdellatif Kechiche
  5. L’Odyssée de Pi, Ang Lee
  6. Le Vent se lève, Hayao Miyazaki
  7. Twixt, Francis Ford Coppola
  8. Tokyo Tribe, Sono Sion
  9. Sense8, Lana et Lilly Wachowski
  10. Adieu au langage, Jean-Luc Godard
Vivien Sica
  • Black Salt Water Elegy, Solomon Nagler
  • Toy Story 3, Lee Unkrich
  • Copie conforme, Abbas Kiarostami
  • Le Cheval de Turin, Bela Tarr
  • Drive, Nicolas Winding Refn
  • Himizu, Sono Sion
  • Holy Motors, Leos Carax
  • Il est difficile d’être un dieu, Alexeï Guerman
  • A la folie, Wang Bing
  • Visitors, Godfrey Reggio
  • Inside Llewyn Davis, Joel et Ethan Coen
  • Leviathan, Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel
  • Adieu au langage, Jean-Luc Godard
  • Picture Particles, Thorsten Fleisch
  • Under the Skin, Jonathan Glazer
  • Cemetery of Splendor, Apichatpong Weerasethakul
  • The Lost City of Z, James Gray
  • Twin Peaks : The Return, David Lynch
Piotr Sobkòw-Brandicourt
  1. Twin Peaks : The Return, David Lynch
  2. Adieu au langage, Jean-Luc Godard
  3. Melancholia, Lars von Trier
  4. Les Animaux fantastiques : Les Crimes de Grindelwald, David Yates
  5. Comment savoir, James L. Brooks
  6. Stars Wars, Episode VII : Le Réveil de la force, J. J. Abrams
  7. Asako I & II, Ryusuke Hamaguchi
  8. Mad Max : Fury Road, George Miller
  9. Himizu, Sono Sion
  10. Sayonara, Kōji Fukada
Clara Tabard
  1. Interstellar, Christopher Nolan
  2. Mad Max : Fury Road, George Miller
  3. Gone Girl, David Fincher
  4. Sully, Clint Eastwood
  5. Maps to the Stars, David Cronenberg
  6. Phantom Thread, Paul Thomas Anderson
  7. Melancholia, Lars von Trier
  8. Inside Llewyn Davis, Joel et Ethan Coen
  9. Black Swan, Darren Aronofsky
  10. Prisoners, Denis Villeneuve

Mentions spéciales : The Tree of Life de Terrence Malick, Ready Player One de Steven Spielberg, La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche et Jane Eyre de Cary Joji Fukunaga